lundi 8 janvier 2018

Antony Phelps : Au souffle du vent-poupée


C'est le titre qui m'a immédiatement attirée dans ce livre proposé par Masse critique de Babelio : Au souffle du vent-poupée du poète haïtien Antony Phelps paru aux éditions Bruno Doucey.  La beauté du titre tient à son mystère, à cette alliance de deux mots unis par ce trait d'union qui fait de la poupée et du vent une entité, à ce souffle, évocateur de liberté, de bruit, doux chuchotis ou bruissement impérieux, qui parle à la fois aux  sens, à l'oreille et la peau, qui apporte des odeurs fraîches ou épicées, qui emporte l'imagination.

Iris Geneviève Lahens

Iris Geneviève Lahens,
Ce très beau livre préfacé par Louis-Philippe Dalembert  ( j'aime bien le retrouver ici !) allie poésie et art puisque les poèmes sont mis en dialogues avec les tableaux et les sculptures de l'artiste haïtienne Iris Geneviève Lahens, oeuvre étrange, d'une grande beauté, curieuse rencontre entre le cubisme et la peinture amérindienne, en harmonie avec les dits du poète.



L'influence du surréalisme sur  la poésie d'Antony Phelps est très forte. Entrer dans sa poésie c'est abandonner toute rationalité pour se fondre dans un monde d'images et de formes où les objets perdent leur statut d'objet :

O lampe imaginée aussi sage que l'huile
Tu veilles paupière verte sur la nuit du tapis
La danseuse-papillon sur l'escalier de verre
écoute bouger l'écho
O Lampe paupière verte.


où la femme aimée est "poupée miraculeuse aux bégaiements d'oiseaux pensifs", "Vénus des aromates", "femme gémeaux, idole boisée aux yeux de prophétesse", "l'amante aux pieds de croissants/et main de lune".


Iris Geneviève Lahens (détail) dans le Vent-poupée d'Antony Phelps Editions Bruno Doucey
Iris Geneviève Lahens
Seins bleus corps bariolé
Femme de bagues en fleurs
les yeux en éventail tout éléments mêlés
je te chante en tempête et furie
embrasements rires et chocs de verre.
 

Femme en falaise
au croisement des pistes
le temps carrousel
ne rattrape pas ses chevaux
mais je me fais bouteille dans ton ciel
Une lettre d'amour attachée à ma clef.


Le monde cosmique est là, avec ses nuits qui orchestrent l'arrivée des fantômes, " corps lumineux des poètes trépassés", "débris de fêtes osselets", une nuit traversée d'éclats de lune porteuse d'espoir.

Ô lune-lune cerf-volant
l'été renaîtra sur les mots de l'enfance
le pavé des rue n'appartiendra plus
aux pas cadencés
la main chantera le temps de l'oeillet
les beffrois des villes sonneront l'amour


Poésie très colorée, très visuelle, où éclatent les verts, les bleus, les cuivres, les rouges coquelicot et pavot, poésie à laquelle répondent les images d'Iris Geneviève Lahens, une symphonie de couleurs aux dominantes de bleu, ocre, brun.


Les cheminées ne fument plus
et les maisons sont dans les rues
Le macadam fleurit des roses de chair
à tous les pas-de-porte
Mon bras est un bouquet de feu
Coquelicot coquelicot dondaine
et ma maison est une main
qui dit bonjour à tous les hommes.


Enfin, en filigrane, la présence de la terre originelle, Haïti, qui l'a nourri, terre des Anciens dont il est fait, dont il est pétri,  et sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est :


En cette faille d'avant que tout bascule
ma vision s'enrichit
de tous les hommes à tête de cendre
mâcheurs de silex
ou adorateurs du serpent à plumes
descendants empêtrés d'hommes-dieux
peuple conservateur des ruines.


Des ruines dont la mémoire perdure et renaît peu à peu.

Iris Geneviève Lahens
Orchidée nègre
en mains de deux
nous recollons comme amulettes
ce qui nous reste de nos jeux
petits morceaux de fêtes
bribes de joie éclats de danses
que fécondent les abeilles de ton été
les oiseaux-mouches de mon automne.


Une petite merveille que je vous recommande chaudement ! Un coup de coeur !


Tous mes remerciements à Babelio, Masse critique et les Editions Bruno Doucey.




http://www.editions-brunodoucey.com/au-souffle-du-vent-poupee/




Anthony Phelps est né en 1928 en Haïti, où il contribue à fonder le mouvement Haïti Littéraire. Opposant à la dictature de Duvalier, il connaît la prison et l’exil. Établi à Montréal, il livre une oeuvre de premier ordre qui fait de lui l’un des écrivains haïtiens les plus connus en Amérique.

16 commentaires:

  1. J'aime beaucoup les illustrations, belle découverte!

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    1. Moi aussi, j'aime beaucoup les images et les textes, bien sûr !

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  2. Je ne connais pas du tout, mais alors pas du tout. Voilà une découverte qui, j'en suis sûre, va me plaire.
    Merci. Bonne journée.

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    1. Moi de m^me je ne le connaissais pas mais c'est une poésie qui me touche et le peintre aussi.

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  3. Une préface de Louis-Philippe Dalembert était déjà gage de qualité, mais là, quelle splendeur dans ces vers et la peinture qui explose de couleurs va merveilleusement bien avec. Un recueil que je note illico.

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    1. C'est ce que j'ai pensé et je n'ai pas été déçue ! Beauté des vers et de la peinture, tu as raison.

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  4. merci de nous faire connaître cette artiste!

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    1. J'ai eu beaucoup de plaisir à les découvrir moi aussi !

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  5. C'était une excellente idée, ce Masse Critique spécial beaux livres car on y a découvert des merveilles grâce aux billets.

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    1. J'aimerais bien voir les autres merveilles ! Tu en as eu un toi aussi ?

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  6. Tu donnes envie! Il a l'air très beau ce recueil.

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    1. Oui, j'ai eu un coup de coeur. Les textes sont très beaux, font naître des images, des émotions, parlent à l'imagination et de même les peintures.

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  7. Les couleurs et la lumière des mots, un recueil solaire, semble-t-il. Ca donne du peps, merci.

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    1. Beaucoup de couleurs, de lumières, en effet, dans ce recueil, même la nuit est lumineuse.

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  8. Je l'ai déjà avoué à Colo, j'ai beaucoup de mal avec la poésie, par contre j'apprécie beaucoup la peinture et ces tableaux m'ont ravie, éclatants, mystérieux, splendides.

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    1. Oui,les tableaux sont très beaux. Quant à la poésie, c'est un langage à part et ce n'est pas étonnant si tout le monde ne l'aime pas ! Et puis certaines personnes (je ne sais pas si c'est ton cas?) sont trop rationnelles et veulent tout comprendre alors qu'il faut se laisser emporter par le mystère et par les images qu'il fait naître, les émotions qu'il soulève. Il faut accepter de ne pas pouvoir tout expliquer.

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