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jeudi 30 juillet 2026

George Sand : L’Uscoque

  

George Sand écrit L’Uscoque à Nohant, dans l’hiver de 1837 à 1838 quand, explique-t-elle, il faisait très froid dans sa chambre, avec la bise qui soufflait dehors et le feu dans la cheminée qui produisaient des bruits étranges. Des images fantastiques de rochers battus par le vent naissaient devant  ses yeux. C’est de cette atmosphère inquiétante qu’est né L’Uscoque ! Et puis, son voyage à Venise avec Musset n'est pas si  loin ( 1833) et la ville exerce sur elle une grande attraction que l’on retrouve dans Consuelo et Leone Leoni.

Le récit est conté à Lelio et Beppa, à tour de rôle, par Asseim Zuzuf, le corcyriote ( de Corfou) et par l’abbé. Lélio, le masculin de Lélia, désigne-t-il George Sand ? 

 Il se déroule à Venise et dans les îles ioniennes à la fin du XVII ième siècle. L’histoire est placée sous le signe de Lord Byron et de son célèbre poème Le Corsaire. Mais précise George Sand, le corsaire de Byron ressemble aussi peu à un uscoque qu’un bandit « d’opéra moderne à un voleur de grands chemins » ou de  « chevalier d’industrie ».  George Sand insiste sur le fait que cette histoire est vraie, loin, donc, du romantisme à la Byron.

Il faut se poser la question : d’abord, qu’est-ce qu’un Uscoque ? 

"— Ignorant ! dit l’abbé. Le mot uscocco vient de scoco, lequel, en langue dalmate, signifie transfuge. L’origine et les diverses fortunes des Uscoques occupent une place importante dans l’histoire de Venise. Je vous y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les princes d’Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu, l’Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries ; et les Uscoques faisaient main basse sur tout ce qu’ils rencontraient dans l’Adriatique, ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces d’Istrie et de Dalmatie. (…) Vers 1615, un traité conclu avec l’Autriche les livra enfin sans appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l’Italie en fut purgé. "


A Venise, le duc Pier Orio Soranzo, jeune homme d’une grande beauté, mais de moralité douteuse,  cupide et insatiable, dilapide sa fortune au jeu et dans des nuits de débauche. Ruiné, il s’enrôle dans la flotte du général Francesco Morosini pour renflouer ses finances et attire l’attention par son audace et ses prouesses dans la guerre contre les Turcs.
Francesco Morosini a une nièce de dix-huit ans, Giovanna. La jeune fille, parmi ses nombreux prétendants, a distingué le jeune comte  Ezzelino, de la famille des princes de Padoue. Il l’aime d’un amour sincère. Mais Orio Soranzo, arrivé à Venise, entreprend la conquête de Giovanna qu’il sait dotée d’un grande fortune.  Grand séducteur, il y parvient aisément et Ezzelino, désespéré, assiste au mariage de la jeune fille avec son rival.
Après la noce, Soranzo continue  à faire des  "trouées" dans la dot de sa femme et se réengage dans la marine sous les ordres de Morosini pour combattre les pirates.  Mais guidé par l’appât du gain, il attaque le pacha de Patras, est fait prisonnier et condamné à mort. Il est délivré par l’esclave favorite du pacha.  Celle-ci, Naama, poignarde son maître et déguisée en garçon se réfugie avec Soranzo sur les îles Curzolari où Giovanna viendra l’y rejoindre plus tard pour son malheur. Soranzo qui ne peut supporter d’avoir perdu sa galère et sa fortune sombre, semble-t-il, dans la mélancolie et est incapable de tenir tête aux violentes attaques d’un pirate qui ravage les abords de l’île. Celui-ci ne peut être, étant donné sa brutalité, qu’un Uscoque (le fameux corsaire de Byron) puisqu’il est sans pitié, ne fait pas de prisonniers et tue jusqu’aux femmes et enfants. 

" Vous savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des crânes humains, afin de s’aguerrir contre toute pitié. Quand ils recevaient un transfuge et l’enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à cette atroce cérémonie, afin d’éprouver s’il lui restait quelque instinct d’humanité ; et, s’il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la mer. "

 Le comte Ezzolino est alors envoyé par Morosini pour combattre l’Uscoque et lors d’une rude bataille il l’aperçoit !  On imagine la confrontation des deux personnages mais je ne vous en dis pas plus.

L'Uscoque : illustration de Maurice Sand


Le personnage du bandit est très répandu dans la littérature romantique. On l’a vu avec Conrad, le corsaire de Byron, que George Sand cite pour mieux s’en éloigner. Je pense aussi à  Hernani de Victor Hugo dont je viens de voir une très belle interprétation au festival d’Avignon.  Hernani est proscrit pour raison politique, il représente, pour Hugo, la nécessaire révolte d’un homme contre un pouvoir injuste et arbitraire. Mais ici, dans le roman de George Sand, le pirate est un faux Uscoque, il  n’est pas épris de liberté comme le héros romantique, il n’est pas lié à un idéal, il est mû par la cupidité et la violence. Si au début, bien qu'immoral et débauché, Pier Orio Soranzo pouvait paraître romantique par sa remarquable beauté, la noblesse apparente de ses manières, son esprit et son charme, il se transforme peu à peu en un monstre sanguinaire. George Sand se démarque donc de ses prédécesseurs prestigieux, en créant un personnage tout à fait personnel et un récit original que j'ai eu plaisir à lire.