jeudi 21 juillet 2011

Kathrin Stockett : La couleur des sentiments

Mango ayant fait de La couleur des sentiments une lecture commune, ce qui a entraîné une discussion controversée, j'en profite pour republier cet article de mon ancien à mon nouveau blog.

La couleur des sentiments de Kathryn Sotcket est un livre qui a fait sa rentrée littéraire en septembre 2010 et dont la réputation s'est répandue comme une traînée de poudre sur le web, soulevant enthousiasme et louanges unanimes. D'où vient que je me situe en dessous de ce concert, que je ne peux partager entièrement le coup de coeur de nombreuses blogueuses?
Certes, c'est un roman agréable à lire, avec des personnages attachants, Aibileen et son amie Minny, noires d'un milieu social très modeste ou Skeeter, jeune fille d'une bonne famille blanche de cette ville de Jackson, Mississipi. Cette dernière veut faire une carrière d'écrivain et décide de recueillir le témoignage des bonnes noires qui travaillent chez des patronnes blanches pour en faire un livre témoignage. L'entreprise est périlleuse pour Skeeter qui se rend suspecte de sympathie envers les noirs auprès de ses amies et peut être mise au ban de la société mais surtout pour les noires qui risquent de ne jamais plus retrouver du travail, d'être molestées, de voir leur maison brûler ou même d'être tuées si l'on découvre leur participation à ce livre. Nous sommes dans les années 60, Luther Martin King a entrepris sa croisade pacifique mais les noirs subissent au quotidien les humiliations et les violences liées à la ségrégation et au racisme virulent de cet état du Sud. Le Ku Kux Klan terrorise la population noire et se rend coupable d'exécution sommaires. L'entreprise de ces femmes de bonne volonté réussira même si elles devront en payer le prix.. somme toute modéré! La toute puissante et raciste Miss Hilly, une blanche méprisante dont le mari fait une carrière politique est réduite au silence; vous saurez pourquoi en lisant le livre. Abileen perdra son travail mais découvre sa vocation pour l'écriture, Minny garde son emploi et si son mari est renvoyé à cause d'elle, cela lui permet de se séparer de cet homme violent qui la bat. Un Bien pour un Mal! Skeeter part à New York commencer une belle carrière. Somme toute cela se termine plutôt bien pour nos héroïnes!
Et c'est là où le bât blesse pour moi! Ce roman donne bonne conscience, ce roman est trop gentil!  Qui se replonge dans l'Histoire de cette période sait que cette "amitié" entre blancs et noirs dans les Etats du Sud est une vue de l'esprit. Relisez les romans de Caldwell ou de Faulkner pour comprendre la réalité d'une époque, la violence et la haine, la misère des noirs et des pauvres blancs. A côté de leurs romans, témoins de leur temps, celui de Kathryn Stockett paraît refléter une réalité bien édulcorée. Même s'il y a des blancs de bonne volonté dans le Sud, ils sont tout au plus comme le juge de Ne Tirez pas sur l'oiseau moqueur, ils ont le courage de ne pas aller contre leur conscience en laissant accuser un innocent et ils luttent pour faire triompher la justice. Mais il demeurent une minorité et ne sont pas "amis" avec la population noire!
Et ces questions que je me pose sur ce roman et qui fait que je ne peux le recevoir au premier degré, la larme à l'oeil et tout attendrie, je me suis aperçue que Kathryn Sotckett se les posait de la même manière dans la postface qu'elle a rédigée  : Trop peu et trop tard, titre d'ailleurs très signifiant.
Abileen, le personnage créé par Kathryn Stockett ressemble un peu à la propre bonne de l'écrivain, Demetrie, qui lui a donné beaucoup d'amour et réciproquement mais :
 Je suis à peu près certaine de pouvoir dire qu'aucun membre de ma famille n'a jamais demandée à Demetrie ce que l'on ressentait quand on était une noire travaillant pour une famille de blancs dans le Misssissipi.
Même de nos jours il n'est pas facile pour un écrivain du Sud d'aborder un tel sujet. Elle a pu le faire parce qu'elle habite New York et pourtant, nous ne sommes plus au temps de la ségrégation, un noir est président des Etats-Unis mais les mentalités n'ont pas totalement évolué.
"Il n'est pas de sujet plus risqué pour un écrivain du Sud que l'affection qui unit une personne blanche à une noire dans le monde inégalitaire de la ségrégation" écrit Howell Raines à propos de La couleur des sentiments.
C'est pourquoi je n'ai pu entièrement adhérer à cette histoire.  Elle fait plaisir, elle réconcilie tout le monde mais elle est invraisemblable. Je préfère envisager ce récit comme une fable, sans chercher à y croire, comme nous le suggère l'écrivain elle-même  dont j'apprécie l'honnêteté à ce sujet :
J'ai regretté pendant bien des années de ne pas avoir été assez âgée et assez attentionnée pour poser cette  question à Demetrie. J'avais seize ans à sa mort. J'ai passé des années à imaginer ce qu'aurait été sa réponse. C'est pour cela que j'ai écrit ce livre.
et aussi parce que :

Tenter de comprendre est vital pour l'humanité.

 Un témoignage contemporain

Voilà, de nos jours, sous la présidence de Obama, la situation économique et sociale des noirs dans une ville comme celle de Détroit.
(voir article dans Le Monde diplomatique janvier : 2010 http://www.monde-diplomatique.fr/2010/01/POPELARD/18702)

Quelques extraits :
« Les indicateurs de santé de la population s’apparentent à ceux d’un pays en développement. Le taux de mortalité infantile s’élève à dix-huit pour mille, trois fois plus que dans le reste des Etats-Unis, autant qu’au Sri Lanka. »
« les classes moyennes et supérieures blanches partent s’installer dans les suburbs. Mais les raisons de ce déménagement sont aussi à chercher du côté de la peur et du racisme. Si les premiers départs ont lieu dès les années 1950, avec l’amorce de la désindustrialisation, la majorité de la population blanche prend prétexte de la révolte des Noirs de 1967 — quarante-trois morts ; l’armée envoya des chars — pour partir. Les représentations apocalyptiques valant à Detroit le surnom de Murder City (« cité du crime ») ou de Devil City (« cité du diable ») ont joué le rôle de prophéties autoréalisatrices.

7 commentaires:

  1. Il y a pas mal de choses qui sonnent faux dans ce roman. En le lisant, j'étais un peu désarçonnée, me souvenant de tous les billets et articles louangeurs lu à son propos (j'avais oublié le tien). Et puis finalement, ça commence à venir. L'auteur a quand réussi à faire triompher les bons sentiments, le gentillet sur un thème si difficile et comme tu le soulignes, encore d'actualité, j'ai du mal à comprendre ça...

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  2. je partage votre septicisme à Ya et à toi même sans avoir lu le livre, c'est toujours délicat ce type de sujet et je suis restée très très méfiante devant les avis quasi unanimes, ça me fait du bien de trouver ici et chez ys un point de vue beaucoup plus nuancé voire plus négatif
    je pense que je le lirai un jour ou l'autre mais en attendant je préfère nettement d'autres lectures sur ce type de sujet

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  3. @ Ys : oui, on a eu une bonne discussion avec mango, chacune restant sur ses positions. Moi, je comprends bien pourquoi le livre plaît tant. Il est incontestablement bien écrit, on s'attache aux personnages, tout finit bien et donc il fait plaisir. On n'a pas obligatoirement envie de lire un livre pour plonger dans le noir. Mais bon, il sonne faux!

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  4. @ dominique : je suis curieuse de savoir ce que tu en penseras!

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  5. @ Ys : j'ajoute, que, contrairement aux apparences, je suis très capable d'apprécier la littérature de distraction ou d'évasion. Celle qui fait rire ou permet de rêver, de partir dans des aventures que l'on ne vivrait jamais chez soi. Mais à une condition que ce ne soit pas sur des sujets graves et donc que l'on ne me présente pas une vision faussée de la société.

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  6. En fait, le plus juste dans ce livre, c'est la postface!

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  7. @ Gwen ; c'est vrai! Tu as ressenti comme moi pour le livre?

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