mardi 10 avril 2012

Nouvelles new-yorkaises (2) : Henry Miller , Le 14° dictrict

Le Pont de Brooklyn




Le recueil intitulé Nouvelles new-yorkaises dans Folio bilingue présente trois nouvelles  de  Francis Scott Fitzgerald (voir ICI,)  Henry Miller et Jerome Charyn

 

Henry Miller : le 14° district

 

Le 14° district est une nouvelle de Henry Miller absolument éblouissante et surprenante au niveau du style et des images.

Elle commence ainsi : Je suis un patriote - du 14° district, Brooklyn, où je fus élevé. Le reste des Etats-Unis n'existe pas pour moi, sauf en tant qu'idée, histoire, ou littérature.

Miller y raconte son enfance dans les rues de Brooklyn : Naître dans la rue signifie vagabonder toute sa vie, être libre. Signifie accident et incident, drame et mouvement. Signifie par dessus tout le rêve.

Cette enfance, dans un quartier modeste où les cheminées d'usine crachent la suie qui se dépose partout, où les ouvriers fondeurs qui travaillent dans les usines de boîte de conserves portent dans leur peau, incrustée jusque dans la mort, la marque noire de la fournaise des forges, est décrite d'une manière très réaliste. Elle est pourtant sublimée par l'imagination de l'enfance. Les gamins des rues qui sont ses amis deviennent  à ses yeux éblouis les héros de son univers :

Napoléon, Lénine, Capone -fiction que tout cela. Napoléon ne m'est rien comparé à Eddie Carney, qui le premier me pocha l'oeil. Je n'ai jamais rencontré personne d'aussi princier, d'aussi royal, d'aussi noble que Lester Readon lequel, rien qu'en descendant la rue, inspirait terreur et admiration.

Puis soudain au milieu de cette évocation, il y a un tournant. Le narrateur âgé prend conscience que l'enfance a disparu : on s'aperçoit pour la première fois que les ans se sont envolés, que tout cela est à jamais disparu et ne vivra plus que dans la mémoire. L'évocation claire et joyeuse de la jeunesse disparaît avec l'intrusion de la maturité qui est terrifiante. Toute la vie n'est vécue qu'à travers le prisme des premiers souvenirs, il y a fragmentation du moi, jamais plus nous ne serons entiers comme lorsque nous étions enfants :

On  se levait entier le matin, et le soir on plongeait dans un océan, complètement englouti, accroché aux étoiles et à la fièvre du jour écoulé.

Et tout conduit inexorablement à la décrépitude et à la mort. Nous sommes semblables à ce rongeur animant sans cesse la roue de sa cage ou  selon de l'image de Shakespeare, à des acteurs sur le théâtre de la vie :

On tourne  et retourne en rond dans une cage circulaire au roulement de la canonnade; le théâtre est incendié et les acteurs ne cessent pas de débiter leur texte; la vessie éclate, les dents tombent, mais le gémissement plaintif du clown est pareil au bruit de la chute des pellicules. On tourne par nuits sans lunes dans la vallée des cratères, vallée des feux éteints et des crânes blanchis, des oiseaux sans ailes.

Cette seconde partie de la nouvelle est absolument éblouissante  stylistiquement, nous sommes entraînés dans un tourbillon d'images fortes, hardies, originales, et désespérément noires, un vrai feu d'artifice où Brooklyn et ses usines, son pont, Coney Island deviennent des entités vivantes prêtes à nous dévorer.

On marche dans la rue de la nuit, et le pont se dresse contre le ciel comme une harpe, et les yeux gangrenés de sommeil corrodent les bicoques de leur feu, déflorent les murs; l'escalier s'effronde dans un brouillard confus et les rats dégoulinent..

Je regarde le sourire blanc-de-lait de l'aboyeur, ce sourire fanatique sorti de l'incendie du Pays des Rêves*, et puis j'entre tranquillement dans le ventre ouvert du dragon**.


On pourrait peut-être reprocher à ce passage la longueur un peu répétitive de ces évocations mais le lecteur reste pantelant devant une telle puissance visionnaire et une tel jaillissement poétique.


*Pays des Rêves : endroit de Cosney Island, le Lunapar de New York, dévasté par un incendie. Tout brûla, tigres et lions compris. Le bonimenteur y devint fou.

** Le dragon : attraction de Cosney Island, ici symbole pour Miller de la mort qui nous avale et nous digère.

4 commentaires:

  1. La nouvelle d'Henry Miller commence bien fortement: qui peut, en changeant ou non le lieu ou l'on a été élevé, faire une pareille déclaration?

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  2. un auteur que je n'ai pas lu depuis longtemps, je connais surtout ses livres sur les livres et ses voyages
    je prends note

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  3. @ Thérèse : c'est vrai c'est une déclaration d'amour inconditionnelle!

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  4. @ Dominique : je n'aime pas particulièrement Miller mais dès que j'ai l'occasion de le lire, je suis soufflée par la puissance du style. Chaque fois je me dis que je suis en face d'un immense écrivain.

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