samedi 15 avril 2017

Vilhem Moberg : La saga des émigrants Tomes I et II Au Pays/ La traversée

 
Je lis moins en ce moment, lassitude ? mais il ne faut pas croire pourtant que je peux me passer de ma drogue quotidienne ! Il me faut simplement trouver des livres faciles à lire (bon, attention, cela ne veut pas dire idiots ! ) et qui me procurent une évasion voire une addiction ! Et cela existe ! C’est ce que je viens de vivre avec les cinq tomes de La saga des émigrants de l’écrivain suédois Vilhem Moberg  dans la collection de poche. Il peut avoir jusqu’à huit divisions dans d’autres éditions.

Mais évasion n’a rien de péjoratif, évasion signifie voyage passionnant, plein de découvertes, d’aventures, mais aussi de réflexions sur l’humain : sur la liberté de conscience, le rôle de la  religion et de de la foi, sur le libre arbitre aussi, sur le courage de ces hommes et ces femmes qui ont fondé l’Amérique et cultivé au péril de leur vie ces terres riches; ce qui n’occulte pas les problèmes des peuples amérindiens spoliés de leur terre, de leur terrain de chasse et voués à la famine. Cette suite de plus de 2000 pages a été élue par les suédois comme le meilleur roman de la littérature suédoise.

Tome I :  Au Pays


Dans le Tome I, sont posées les bases de l’histoire, les raisons de l’émigration et la présentation des personnages auxquels nous allons nous attacher pour cette longue traversée littéraire d’un continent à l’autre.
Car La saga des émigrants est un voyage dans l’espace et dans le temps : nous sommes dans le Smäland, province du sud-est de la Suède dans les années 1830 à 1850. A travers plusieurs familles de Ljuger et sur plusieurs années, le lecteur est introduit dans la vie quotidienne des habitants et comprend comment ceux-ci ont été poussés à l’exil. Le pays est régi par une autocratie rigoureuse dans laquelle le souverain est relayé par le clergé qui a tout pouvoir sur les consciences; la censure est telle qu’elle brime toute liberté individuelle. Les gens sont considérés comme hérétiques s’ils lisent la bible chez eux sans avoir recours au pasteur; la persécution religieuse est implacable pour ceux qui ne respectent pas strictement l’orthodoxie religieuse.

Enfin, c’est aussi un pays où la terre est rare pour les plus humbles, où la famine règne. On comprend, dans ce cas qu’il y ait eu plus d’un million de suédois, pour beaucoup des agriculteurs, qui choisit l’exil en Amérique, plus d’un million à quitter le pays pour s’installer sur les terres américaines attribuées aux colons qui viennent s’y installer pour les cultiver.
La famille Nilsa, le père Karl-Oscar, la mère Kristina et leurs enfants sont parmi ces mal lotis, s’échinant toute la journée sur une terre ingrate et caillouteuse, soumis aux aléas du climat ou de la sècheresse qui les laissent exsangues. De plus, la toute puissance des nantis, des riches propriétaires terriens sur leurs employés est sans limites. Les valets sont liés par un contrat à leur patron qui a tous les droits et peut exercer sa violence sur eux en toute légitimité. Ainsi le jeune frère de Karl Oscar, Robert, rêveur et insoumis, placé comme valet chez un maître brutal est frappé si violmment qu’il s’enfuit; poursuivi par la police, il est obligé de vivre caché. C’est lui qui, le premier, a l’idée de partir en Amérique et cherche à entraîner dans l’exil son ami Arvid. Son frère Karl Oscar le rejoint bientôt dans cette idée et, après la mort de sa petite fille pendant un hiver de famine, il donne corps à ce rêve en vendant la ferme. La fin de ce tome I raconte les préparatifs de départ et le ralliement de ceux qui décident de partir avec eux : le voisin, Jonas Petter, mal marié, qui fuit sa femme, l’oncle de Kristina, Daniel Andreadson, illuminé qui se croit investi d’une mission par Jésus et est obligé de fuir la persécution religieuse avec sa famille et ses convertis. Parmi eux, la prostituée Ulrika de Västergölh une femme de caractère et sa fille Elin

Tome II : La traversée



Ce qui est bien avec cette Saga, c’est que l’intérêt augmente d’un tome à l’autre. L’on a souvent entendu parler des souffrances subies par les pionniers entassés dans des cales exiguës, sans possibilité d’intimité ni d’hygiène, tourmentés par les poux, le mal de mer et bientôt le scorbut, mais c’est autre chose de le vivre par l’intermédiaire des personnages. Dès son premier pas sur La Charlotta, vieux rafiot qui ne semble pas pouvoir tenir la route, Kristina, enceinte, sait qu’elle va mourir. Nous assistons avec empathie aux épreuves quotidiennes qu’endurent les voyageurs. L’absence de vent retarde encore l’arrivée à New York. La maladie sévit, la mort rôde et emporte plusieurs d’entre eux. Les conditions de vie, les rapports conflictuels liés à la promiscuité, l’odeur pesitlentielle, la saleté, les vomissures qui s’incrustent dans les vêtements, les cheveux, sur les couvertures, sont décrits avec un tel réalisme que l’on a parfois l’impression de partager cet enfer.

D’autre part, Vilhem Moberg décrit avec beaucoup d’acuité la psychologie des personnages, leur révolte vis à vis de Dieu qui les abandonne à l’océan ou au contraire la foi qui les raffermit; leur peur de cette immensité liquide prête à les engloutir. Il analyse leurs sentiments lorsqu’ils comprennent que c’est un voyage sans retour, qu’ils ne reverront plus jamais la terre natale et les vieux parents qu’ils ont laissés désemparés sur le pas de la porte, et aussi les lieux où ils ont été jeunes et amoureux.

Le style est parfois empreint de nostalgie, parfois traversé d’humour comme lorsque Robert apprend l’anglais ; il peut atteindre le burlesque avec les contes grivois de Jonas Petter mais il prend aussi le ton l’épopée. En effet, il y a quelque chose d’épique dans cette traversée, dans le contraste entre l’infiniment petit, les hommes, face à l’immensité de l’océan.

Robert écoutait le fracas des paquets de mer, au-dessus de leurs têtes. Ils claquaient, clapotaient, puis coulaient sur le pont. Une puissante masse d’eau s’abattait, cognait contre le navire et rebondissait. Lorsque la vague se brisait sur le pont le bruit faisait vacarme et bouchait les oreilles comme une grande giffle. La vague venait frapper le flanc du navire, se brisait et retombait dans la mer. Puis survenait la suivante (…) Il écoutait ces vagues, les unes après les autres, et entendait le navire se libérer chaque fois de la langue de mer, échapper à la grande gueule béante du monstre. La Charlotta flottait toujours.

 L’énergie dans la marche de ce petit voilier se frayant un chemin sur les abysses, le courage, la détermination de ces pauvres gens, malgré leurs doutes et leurs angoisses, nous entraînent bien loin. Un suspense se crée; une envie d’arriver au port comme eux. Une lecture, donc, que l’on ne peut quitter. Je  dois dire que j’ai préféré le deuxième tome même si j’ai aimé le premier. Je considère Au Pays comme une  scène d’exposition nécessaire et intéressante. Mais La Traversée est animé d’un souffle plus intense.

Scène du film Les émigrants : Kristine, Karl-Oscar et leurs enfants

Je vous parlerai dans un prochain billet des volumes suivants : 
Tome III : La terre bénie
Tome IV : Les pionniers du Minnesota
Tome V : Au terme du voyage

Vilhem Moberg  auteur de La saga des émigrants : photographie de Lars Nordin.
Vilhem Moberg : photographie de Lars Nordin.


21 commentaires:

  1. Je suis sûre que cela me plairait. J'aime ce genre de saga qui emporte dans un autre monde, dans un autre temps. Merci pour ce billet.
    Merci aussi pour votre dernier commentaire sur mon petit blog. Le "on" est pour moi l'équivalent de "il" ou "elle" ; il m'évite de dire "je" et me donne l'impression d'un langage plus neutre.
    Bon week end pascal.

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    1. Effectivement, je me demandais si le "On" correspondait à un "nous". Merci pour votre message !

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  2. Une série que j'ai repérée il y a des années, j'attends juste un coup de pouce! ^_^

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    1. Une occasion ! Un voyage en Suède peut-être?

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  3. Bon je note, ça peut me plaire.

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  4. Je n'en avais jamais entendu parler. Et je n'ai jamais vu ces couvertures qui auraient attiré mon regard. Je crois que je pourrais aimer ces histoires.

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    1. Oui, je pense que tu pourrais aimer. C'est un livre que je n'avais pas eu le temps de lire quand je suis allée en Suède mais je m'étais promis de le faire!

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  5. Bonjour Claudia. Vu il y a trente ans La première partie du film de Jan Troell Les émigrants. Jamais eu l'occasion de voir la seconde Le Nouveau Monde.

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    1. Ah ! Tu as vu le film. J'aimerais bien moi aussi ! J'espère qu'il est bon.

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  6. Elle est dans ma PAL, depuis que Mr Kathel a lu et aimé, et ça fait un moment ! Je la garde pour un moment de panne de lecture !

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    1. Oui, quand on fatigue, ce livre vous emporte bien loin et l'on se laisse faire volontiers !

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  7. J'adorais me lancer dans ce genre de lecture dans ma jeunesse. Je ne sais pas si je le ferai cette fois-ci, mais je note, on ne sait jamais.

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    1. En ce moment, tu es plutôt pour les livres contemplatifs. Là, c'est un roman d'aventures mais la nature, la réflexion philosophique, l'analyse des mentalités sont aussi au coeur du livre.

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  8. 2000 pages! il faut être motivée!

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    1. C'est le genre de livre qui se lit sans peine et qui se termine vite !

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  9. même si tous les tomes ne sont pas tous parfaits c'est sur l'ensemble une saga magnifique, que j'ai beaucoup aimé, qu'une de mes filles a lu avec elle aussi un énorme plaisir

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    1. Je suis d'accord avec toi; je comprends que pour les Suédois cela représente une oeuvre importante pour l'histoire de leur pays.

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  10. J'ai renoué avec les sagas l'été dernier en lisant "Le goût du bonheur" de Marie Laberge et moi qui croyais que c'était gnan-gnan (je l'avais acheté pour ma mère qui s'en est délectée jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus lire) et bien je me suis régalée ! Quand la canicule frappe et que je ne peux plus bouger, j'aime avoir ce genre de livres à portée de main ! Il me semble avoir vu un film il y a longtemps sur cette migration suédoise vers l'Amérique mais ça reste flou... Je m'empresse de noter et c'est sûr que je la lirai !^-^

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  11. Moi aussi j'ai toujours un peu peur que ce genre d'oeuvre soit "gnan-gnan" Mais dans le cas de la saga de Vilhem Moberg, il s'agit d'un monument national suédois d'après ce que je comprends.

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  12. Jamais entendu parler mais cette saga historique a l'air passionnante. Sinon, je te comprends, moi aussi parfois (souvent même) j'ai besoin de livres faciles d'accès mais qui me permettent de voyager par l'imagination .... Souvent, je trouve mon bonheur avec la littérature jeunesse ...

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