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dimanche 20 septembre 2026

Kim Michele Richardson : La bibliothèque ambulante des Appalaches



  

La bibliothèque ambulante des Appalaches de Kim Michele Richardson : Nous sommes en 1936 dans le Kentucky. A l’écart de la ville, dans les bois de Troublesome Creek, isolés de tous, vivent un homme bleu, Monsieur Carter, et sa fille, Cussy Mary, que tout le monde appelle Bluette. C’est ainsi que l’a surnommée le vieux docteur qui, plus tard, dans le roman, découvrira la cause de la maladie qui colore sa peau*. 
Dans l’Amérique de la ségrégation, Cussy Mary est en butte au mépris voire à la haine que subissent les personnes de couleur. Elle est pourtant parvenue à se faire engager comme bibliothécaire ambulante et fait sa tournée à travers les montagnes avec sa mule, seul héritage que lui a laissé son affreux mari auquel son père, mineur et en mauvaise santé, l’a mariée par crainte de laisser sa fille seule dans un monde aussi dur et hostile. Le gouvernement de Roosevelt a créé la Work Progress Administration ( la WAP) pour que les femmes aient un travail rémunérée et que les populations Kentuckiennes aient accès à la culture et à l'art.

 

WPA : The Pack Horse Library : les femmes aux livres
 

Nous suivons la jeune femme dans ses tournées à la rencontre de personnes qui attendent la femme aux livres avec une impatience et une joie toujours renouvelées. On y voit l’importance du livre pour cette population miséreuse à qui il apporte des connaissances et surtout des moments de joie et de rêve dans un quotidien pauvre et sans espoir où les enfants et leurs parents ont du mal à survivre et subissent des périodes de famine. 
Cussy Mary apprend à lire à Angeline, jeune femme de seize ans, enceinte, soigne le mari de celle-ci qui a été blessé par balle en volant un poulet, fait la lecture à ceux qui ne savent pas lire, profitent de son passage pour aider la vieille Loretta, rencontre Jackson Lovett, un homme qui ne la laisse pas indifférente et avec qui elle partage des goûts de lecture commune. On lit les auteurs, John Steinbeck, Pearl Buck, les titres Le meilleur des mondes, Le vent dans les saules, que je lisais aussi quand j’étais jeune, sauf que ces livres, dans le roman, viennent à peine de sortir. Et puis aussi des périodiques, L’almanach du fermier, National Geographic … et comme la bibliothèque manque de livres ( ils proviennent de dons d’associations caritatives) Cussy Mary fabrique des Albums en découpant des articles de vieux journaux et en les illustrant joliment. 

Son métier lui procure de grandes joies mais lui cause de lourds chagrins comme lorsqu’elle voit mourir de faim l’un des enfants de l’école. Elle rencontre aussi des dangers sur des sentiers escarpés, peu praticables, envahis par les ronciers, dans ces contrées isolées, pleines de bêtes féroces, le lynx et l’ours. Le prédicateur Frazier, violent et hypocrite, qui sous couvert de religion, l’attaque sexuellement, n’est pas l’une des moindres. Avec ses fidèles de La Première Vérité du Christ des Montagnes il baptise les enfants en les plongeant dans les eaux glaciales de la rivière, noyant des bébés, plongeant un enfant de sept ans dans le coma,  cassant le bras  d’un adulte.

On y voit aussi, avec le père de Cussy, le monde des mineurs sous-payés, exploités, mourant au fond de la mine dont la direction néglige les règles de sécurité et restant ensevelis sous les éboulements sans que le travail ne soit interrompu pour les en sortir. Les mineurs cherchent à s’organiser en syndicat mais le font au péril de leur vie.

Et puis il y a toutes les humiliations, toutes les violences liées à la bleuité de la jeune femme, toutes  ces lois racistes, ostracisantes, que les blancs accumulent autour de ceux qui n’ont pas la même couleur de peau qu'eux. Malgré la haine, le roman est aussi celui de l’amitié et de l’amour, de la solidarité et de l’entraide. Il est un hommage aux livres et aux liens solides qu’ils tissent entre les gens qui partagent ce même amour de la lecture.

Un roman très intéressant par son aspect historique, agréable à lire, et attachant par ses personnages.

J’ai vu qu'il existait une suite : La fille de la femme aux livres

La famille peau bleue : Quatre enfants ont la peau bleue et trois sont blancs

*Le point de départ de ce roman est une histoire vraie : En 1820, un jeune orphelin français, Martin Fugate, vient s’installer à Troublesome Creek. Il épouse une jeune femme à la peau blanche qui étonnamment porte comme lui le gène récessif de la maladie bleue. Ils ont sept enfants dont quatre sont bleus. Souvent la maladie est la conséquence d’une maladie de coeur mais là, elle est congénitale. L’histoire m’a parlé car je me souviens que mon institutrice de CP était bleue. C’est  dans les années 1960 que l’on a découvert la cause de cette maladie. Pour les besoins du roman, Kim Michele Richardson a placé cette découverte dans les années 1930.

 PS : Je dois ajouter, pour répondre à une question dans le commentaire, que ce livre n'est pas du tout feelgood, mais au contraire plutôt crève-coeur, la population y est miséreuse, le racisme et la ségrégation règnent en maîtres, la violence faite aux personnes de couleur est terrible et la capitalisme exploite les mineurs à raison de 12 heures par jour, sans sécuriser les galeries, avec un salaire de misère. Il n'est pas rare que le syndiqués ou les grévistes se fassent tuer par les sbires du patronat qui n'est jamais inquiété comme ne le sont pas non plus les violeurs qui se pavanent dans la ville pendant que leurs victimes sont couvertes de honte et vivent dans l'opprobre.

dimanche 9 août 2026

Marivaux : l'auteur le plus joué du festival d'Avignon 1998

 

 

 Pierre de Marivaux l'auteur le plus joué en 1998

 


 

J'ai retrouvé dans mes archives du Festival d'Avignon un article que j'avais rédigé pour le journal La Provence. J'avais proposé d'écrire sur l'auteur classique et aussi sur l'auteur contemporain les plus présents au festival d'Avignon 1998. Pour l'auteur classique, il y avait trois mises en scène de l'Epreuve, une de La dispute, une de La surprise de l'amour et du Jeu de l'amour et du hasard.

Que Marivaux ait eu le plus de succès, voilà qui était pour me plaire ! J'ai tellement entendu des gens parler de lui superficiellement en le qualifiant de léger que voir son succès au festival était un plaisir pour moi qui pense le contraire. Et la rencontre avec des metteurs en scène pour rédiger ce papier fut un plaisir, tous épris de leur auteur, tous le servant avec intelligence, tous insistant sur la gravité de l'auteur, sur la finesse d'analyse qui se cache sous l'apparente légèreté de Marivaux, sur la portée sociale de l'oeuvre. J'aurais eu de quoi emplir plusieurs pages du journal La Provence avec tous les propos que  j'ai pu recueillir à l'époque ! 

Pierre Carlet dit Marivaux ( 1688-1763) est l'auteur de nombreuses pièces de théâtre mais aussi de deux romans d'apprentissage Le paysan parvenu et La vie de Marianne que j'aime beaucoup et dont je vous conseille la lecture si vous aimez comme moi la langue si élégante du XVIII siècle et les idées sociales qui remettent en cause l'ordre établi, les injustices  sociales et les inégalités entre les hommes et les femmes. 

"J'ai pourtant vu nombre de sots qui n'avaient et ne connaissaient point d'autre mérite dans le monde, que celui d'être nés nobles, ou dans un rang distingué. Je les entendais mépriser beaucoup de gens qui valaient mieux qu'eux, et cela seulement parce qu'ils n'étaient pas gentilshommes; mais c'est que ces gens qu'ils méprisaient, respectables d'ailleurs par mille bonnes qualités, avaient la faiblesse de rougir eux-mêmes de leur naissance, de la cacher, et de tâcher de s'en donner une qui embrouillât la véritable, et qui les mît à couvert du dédain du monde.  Le paysan parvenu

 Une de femmes
Hé ! que voulez-vous ? On nous crie dès le berceau : vous n'êtes capables de rien, ne vous mêlez de rien, vous n'êtes bonnes à rien qu'à être sages. On l'a dit à nos mères qui l'ont cru, qui nous le répètent ; on a les oreilles rebattues de ces mauvais propos ; nous sommes douces, la paresse s'en mêle, on nous mène comme des moutons.
Madame Sorbin
Oh ! pour moi, je ne suis qu'une femme, mais depuis que j'ai l'âge de raison, le mouton n'a jamais trouvé cela bon.
Athénice
Je ne suis qu'une femme, dit Madame Sorbin, cela est admirable !
madame Sorbin
Cela vient encore de cette moutonnerie.
La Colonie

Marivaux n'est pas un révolutionnaire mais un moraliste. Dans  L'ile des esclaves, il imagine des nobles et des valets qui font naufrage dans une île où les maîtres prennent la place des esclaves et inversement. Il ne s'agit pas d'une vengeance explique Cléanthis mais de corriger les moeurs, "il s'agit de vous pardonner  et pour avoir cette bonté-là, que faut-il être, s'il vous plaît ? Riche ? non ; noble ? non ; grand seigneur ? point du tout. Vous étiez tout cela ; en valiez-vous mieux ? Et que faut-il donc ? Ah ! nous y voici. Il faut avoir le cœur bon, de la vertu et de la raison ; voilà ce qu'il faut, voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu'un homme est plus qu'un autre". L'île des esclaves

Et dans Le Jeu de l'amour et du hasard, Dorante qui accepte d'épouser celle qu'il croit être une servante dit : "le mérite vaut bien la naissance ".  

 Et Orgon le père de Silvia déclare : 

"Dans ce monde, il faut être trop bon pour l'être assez." 

Cette année 2026 il n'y avait aucun Marivaux, l'année dernière il n'y en avait qu'un :   Le Jeu de l'amour et du hasard ! Mais un classique ne peut mourir !

 

 Le marivaudage et la création de mots et d'expressions françaises

2025 

Silvia en bleu de travail Mise en scène Frédérice Cherbeuf 2025

Du XVIII siècle au XXI siècle

C'est du vivant de Marivaux que son nom a donné lieu à un néologisme passé dans la langue française : le marivaudage

 Ce mot désigne un échange oral brillant, une joute verbale soutenue et raffinée entre deux amoureux qui font preuve l'un et l'autre de beaucoup d'esprit, d'ironie et de finesse. C'est une sorte de duel ou chacun se protège de la séduction du partenaire avant d'en savoir plus sur lui. 

Le marivaudage crée une complicité avec le spectateur qui en sait, en général, beaucoup plus que les personnages et s'amuse de leur querelle amoureuse. 

 Ainsi, dans Le jeu de l'amour et du hasard, le spectateur sait ce que savent Orgon, le père et Mario, le frère de Silvia. Celle-ci à pris la place de sa soubrette Lisette pour pouvoir observer Dorante, le jeune homme que son père veut lui faire épouser. Ce que Silvia ne sait pas c'est que Dorante a eu la même idée et qu'il a pris la livrée de son laquais et le nom  Bourguignon.

Mais sous l'apparence de légèreté, le marivaudage a aussi une fonction dramatique puisqu'il révèle la psychologie des personnages tout en leur permettant prendre conscience de leurs sentiments et de se révéler à eux-mêmes.  C'est Sylvia dans Le jeu de l'amour et du hasard qui, lorsqu'elle prend conscience qu'elle aime Dorante s'écrie : "Ah! J'y vois clair dans mon coeur". 

Le marivaudage est un jeu de langage de personnes cultivées et haut placées dans l'échelle sociale, noblesse ou  grande bourgeoisie. Il est souvent doublé pour un effet comique d'un "marivaudage" mené par les valets qui usent d'un vocabulaire terre à terre,  prosaïque, et qui singent leur maître, le valet, surtout, étant un grand lourdaud, et la soubrette, policée par le contact de sa maîtresse, employant des expressions populaires mais plus fines. Le spectateur rit aux dépens des valets mais il rit en empathie avec les maîtres.  

Il y a pourtant une certaine cruauté dans ce badinage car les personnages souffrent de ne plus maîtriser leurs sentiments, de ne pas comprendre ce qui leur arrive. Les maîtres du jeu, Orgon et Mario, s'amusent  de leurs tourments.  Marivaux est aussi l'inventeur de l'expression : " Tomber amoureux" par analogie avec "Tomber malade".  C'est bien de cela qu'il s'agit pour l'auteur :  l'amour est une sorte de maladie qui échappe à la raison et contre lequel il est vain de lutter. Silvia refuse de tomber amoureuse de celui qu'elle croit être un valet et Dorante de même ! Mais ils ont beau faire, leurs sentiments les emportent ! 

 

 Le jeu de l'amour et du hasard 1966-1967

 
 
1966 
 
La première fois que j'ai vu Le jeu de l'amour et du hasard, c'était en 1966 à La comédie Française. Le jeu des comédiens était superbe et j'en étais ressortie éblouie après avoir goûté le texte jusqu'au moindre mot.  J'ai retrouvé la distribution dans le net car je me souvenais des rôles féminins - Geneviève Casile dans Silvia et Paule Noëlle dans Lisette- mais non des masculins. Le jeu de l'amour et du hasard est toujours restée ma pièce préférée.
 
 
Geneviève Casile

 
La distribution officielle de la reprise théâtrale de 1966 à la Comédie-Française, dans la célèbre mise en scène de Maurice Escande (avec des décors et costumes de Jacques Dupont), mettait à l'honneur les comédiens phares de la troupe de l'époque :
        
      Silvia : Geneviève Casile
      Dorante : Michel Bernardy
      Lisette : Paule Noëlle
      Arlequin (ou Pasquin selon la tradition d'époque du Français) : Gérard Giroudon/ Michel                         Duchaussoy (selon l'alternance des représentations de la saison 1966-1967)
      Monsieur Orgon : Maurice Escande (qui cumulait la mise en scène et le rôle du père)
      Mario : Alain Pralon 
 
 
 1967
 
Danielle Lebrun et Jean pierre Cassel

 

François Giret et Claude Brasseur

L'année d'après en 1967 paraissait le film réalisé pour la télévision par Marcel Bluwal, dont le casting en décors naturels est resté légendaire : 
    
       Silvia : Danièle Lebrun
      Dorante : Jean-Pierre Cassel
       Lisette : Françoise Giret
       Arlequin : Claude Brasseur
       Monsieur Orgon : André Luguet
       Mario : Jean-Claude Drouot
 

Légendaire, en effet ! Quelle somptueuse distribution ! Que demander de mieux ?

 

L'auteur contemporain :  Dario Fo ou Matei Viniec en 1998 ?

 

Dario Fo

Pendant le festival d'Avignon 1998, j'avais aussi proposé un sujet sur l'auteur contemporain le plus joué sur scène cette année-là.  Je n'ai pas retrouvé  l'article !  Je sais qu'il y avait des Dario Fo en nombre. Il faut dire qu'il avait reçu le prix Nobel l'année précédente, en 1997.  Mais peut-être était-ce plutôt Matei Viniec. Le roumain était venu s'installer en France en 1987, fuyant Ceausescu. Il avait été naturalisé en 1994. Il était très présent aussi dans ces années-là !

 Par contre, cette année 2026, il n'y avait aucun Dario Fo et un seul Matei Viniec : Le souffleur de la peur !

 


vendredi 3 juillet 2026

Jean-Claude Mourlevat : Terrienne


 

Terrienne est un roman pour adolescent à partir de 12 ans de Jean-Claude Mourlevat et je l’ai lu sur les conseils de mon petit-fils qui m’a dit : « Tu verras il va te plaire mais attention, c’est dur ! Moi, j’ai adoré !  ». Bon, au moins j’étais prévenue et, effectivement, la lecture est vite addictive et oui, c’est vrai, elle est  « dure » ! Dans mon enfance, on ne faisait jamais mourir un héros ou une héroïne ! J’aurais piqué une crise de désespoir si c’était arrivé !  Mais je ne vous en dis pas plus.
Sachez pourtant que Anne est à la recherche de sa soeur Gabrielle disparue le lendemain de son mariage. Un message envoyé par sa soeur pousse Anne « de l’autre côté », dans un monde qui n’est pas la Terre, dans quelque coin inexploré du cosmos. Elle est accompagnée dans sa quête par un charmant vieux monsieur, Etienne Virgil -alter ego de l’auteur -  qui s’est pris d’affection pour elle, motivé aussi par la curiosité propre à tout écrivain, toujours à l’affût de nouveaux sujets.
L’univers qu’elle découvre est étrange et terrifiant, une oligarchie qui prive les individus de sentiments, où tout ce qui a trait au corps est repoussant, respirer, transpirer, se moucher, pleurer, rire, faire l’amour, être enceinte, accoucher… Un univers où les odeurs, le souffle du vent, le goût, le plaisir du toucher ont disparu, tout ce qui est d’ordre sensoriel est aseptisé. Angoissant, haletant, ce monde « parfait » ! Si elle veut retrouver sa soeur, Anne doit cacher son origine car les Terriens suscitent dégoût et crainte (avec tous leurs microbes) et sont mis à mort, comme tous ceux qui s’opposent au gouvernement, une extinction finale organisée qui rappelle bien celle des camps nazis.  Elle apprend par quelques amis dissidents, aspirant à la liberté, que si les Terriens sont rejetés, les belles Terriennes, elles, sont très appréciées des hommes au pouvoir qui les font enlever pour leur servir d’esclaves, quitte à s’en débarrasser quand ils s’en sont lassés. De ces unions naissent des êtres hybrides qui appartiennent aux deux espèces et qui sont utiles lorsqu’il s’agit de les envoyer sur Terre pour attirer les jeunes victimes. Un être issu d’une femme terrienne, c’est ce qu’était le mari de Gabrielle. C’est ce qu’est Bran qui va devenir l’allié des deux soeurs et l'amoureux d'Anne.
 
Anne et Gabrielle vivent ainsi une version transposée de Barbe Bleue :  Anne ma soeur Anne ne vois-tu rien venir ?  Et nous sommes d’autant plus dans le domaine du conte que le nom de famille  d’Anne est Collodi. Pinocchio aussi est attiré dans un monde où les enfants transformés en âne deviennent des esclaves. Anne Collodi est vue comme une "truie" par les habitants de l'Autre Monde.

Donc je reviens sur ce que je disais au début, dans mon enfance, on ne tuait pas les héros dans les romans mais dans les contes, par contre, de tout temps, quelle cruauté !  Reflets d’une société où la femme n'était pas l'égale de l'homme, où elle était vendue par ses parents, battue, violée, où le féminicide était la norme et de même pour les enfants. 
Alors vous allez me dire, un cauchemar ce livre ? Et bien non pas du tout et je comprends pourquoi mon petit-fils l’a apprécié. Il fait comprendre la valeur de notre existence même imparfaite mais tellement réelle, vivante, riche, où il fait bon manger de la quiche Lorraine,  une Terre avec ses odeurs bonnes ou mauvaises, ses bruits et sa musique, les amitiés et les disputes, les colères et l’amour, les sentiments familiaux, la beauté et la laideur, tout ce qui donne du prix à la vie, qui en fait ressortir la variété, qui nous empêche de mourir d’ennui comme le font les habitants de l’autre univers qui, un jour, s’assoient pour mourir, incapables de continuer !

« Je suis amoureuse de cette Terre sur laquelle j'ai mes pieds. Je l'aime avec tous ses défauts, toutes ses tares. Je l'aime à cause de ça. J'aime le trop froid et le trop chaud, la pluie, la boue, les embouteillages, les examens ratés, les cartes postales moches, les mensonges, les larmes, les blessures et la mort. J'aime ce qui manque et ce qui dépasse, j'aime le trop et le pas assez, je veux me brûler aux orties et aux casseroles, ça ne me dérange pas, je veux bien égarer mes clés, avoir mal à la tête, être trompée (pas par Bran), être bousculée. Mais je prends aussi les bonnes choses. Je veux être caressée, je veux manger des banana split, je veux écouter de la bonne musique, recevoir des lettres, voir naître des bébés, faire la sieste, aller à Venise… » 

Un beau livre ! A lire par les adolescents comme par les adultes ! 

 


 

dimanche 15 mars 2026

Jakob Wassermann : Gaspar Hauser / La théorie du prince / Paul Verlaine : La chanson de Gaspar Hauser

 
 

 
 
En 1828 apparaît, à Nuremberg, un jeune homme d’environ seize ans. Il tient une lettre à la main. Il est bizarre, cligne des yeux sans arrêt comme s’il ne pouvait supporter la lumière du soleil, marche avec difficulté, un peu comme un enfant qui fait ses premiers pas, et ne connaît que quelques mots. Il sait écrire son nom Gaspar Hauser. Le capitaine Wessenig à qui on l’amène le suspecte de mensonge et l’enferme dans une tour où il est livré à la curiosité des badauds. 
 
Le cas de Gaspar Hauser émeut tous les pays d’Europe et l’énigme de sa vie interroge et passionne toutes les classes sociales. La lettre que le capitaine découvre est écrite par un journalier anonyme qui dit avoir trouvé cet enfant abandonné en 1812 et ne plus vouloir le garder : « Je vous envoie ci-joint un gars qui voudrait servir fidèlement sont roi et devenir soldat. »
Le bourgmestre Binder finit par le confier au Professeur Daumer qui se sent investi d’une mission : Non seulement il ne remet pas en cause le passé de Gaspar mais, au contraire, il croit en sa sincérité et il est ému par l’ignorance de l’enfant et par sa pureté.  Il le prend chez lui pour étayer sa conviction :  il pense avoir découvert l’Homme avant la civilisation et il voit en lui  - influence de Rousseau - un être bon et pur que n’a pas atteint la corruption de la société.  Il apprend peu à peu que Gaspar a été enfermé dans un cachot obscur, nourri au pain et à l’eau,  avec pour jouet, un petit cheval de bois. Il lui enseigne les mots, la langue, le latin et même la musique et l’adolescent apprend vite, paraît doué d’une mémoire prodigieuse. Seulement, quand le professeur s’aperçoit que Gaspar peut mentir et qu’il a des défauts, il déchante. Et quand son élève se fait attaquer chez lui par un mystérieux individu masqué qui le frappe au front, Daumer demande à être déchargé de cette responsabilité. 
 
Désormais, Gaspar Hauser va passer de foyer en foyer, protégé par la police mais jamais libre, livré à la curiosité de ceux qui le reçoivent à cause de sa célébrité et l’exploitent comme une bête curieuse.  Désormais, il y a ceux qui le méprisent voire le haïssent, le traitent de simulateur, le surveillent étroitement, et s’acharnent à prouver qu’il est un menteur et ceux qui croient en lui, mais font de lui un sujet d’étude et s’il ne correspond pas aux attentes le rejettent. Lord Stanhorpe feint de l’aimer, le manipule puis disparaît de sa vie, le criminaliste Anselme Feuerbach, son protecteur, se sert de lui pour prouver sa thèse : Gaspar Hauser est victime d’un complot, il serait l’héritier du Grand-duc de Bade Charles II. 
 La souffrance de Gaspar Hauser livré à l’inhumanité de ceux qui l’entourent est violente. Personne ne l’aime, chacun veut tirer profit de sa personne pour briller et avoir raison. C’est ce qu’explique le sous-titre donné au roman par Jakob Wesserman :  Gaspar Hauser ou la paresse du coeur.  La paresse du coeur car la société est dépourvue de sensibilité et est incapable de sentiments vrais et généreux. Un deuxième attentat en 1833 aura raison de Gaspar Hauser.  
 Gaspar Hauser a été comparé au Prince Mychkine de Dostoeivski L'idiot et cela me paraît très juste : Un être trop bon, trop pur dans une société cruelle et corrompue passe pour un idiot ! 

 
Gaspar Hauser : Herzog

  
Bien sûr, l’histoire de Gaspar Hauser, l’énigme de son identité et de sa captivité, sont passionnantes. J’avais vu le film d’Herzog et je suis heureuse d’avoir lu ce livre maintenant. Les questions qui se posent à son propos sur le rôle de l’éducation et de l’apprentissage social m’ont vraiment intéressée. Gaspar Hauser soulève le problème de ce qu’est la civilisation, un ensemble de savoirs (langage) et de règles transmis par la société. Gaspar Hauser sans être un enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron n’était en contact avec un autre humain que très brièvement, il a donc été privé de socialisation. Elevé dans l’obscurité, il pose des problèmes en partie semblables à ceux que soulève Diderot dans sa Lettre d’un aveugle à l’usage de ceux qui voient.
 
"Toutes les notions familières aux hommes, de par l'imitation, lui étaient étrangères ; il ne savait pas parler, il ne pouvait pas apprécier les distances, il ne distinguait pas la diversité des bruits, la lumière l’inquiétait, et il lui était impossible de percevoir telle ou telle chose dans l’ensemble des objets nouveaux qui frappaient sa vue."
 
J’ai aussi beaucoup aimé ce roman par les sentiments qu’il a éveillés en moi : tristesse, indignation, révolte devant la manière dont on traite  l'adolescent… et aussi empathie pour lui. Peu importe s’il est héritier d’une dynastie, il est d’abord et avant tout un être humain et c’est ce que la société semble avoir oublié. Le ton de Wasserman est souvent plein d’émotion et l’on sent bien qu’il est avec Gaspar, de son côté. Il n’est pas neutre et se pose même en moraliste quand il prend à partie le Professeur Daumer. Ce dernier est très conscient de la cruauté de la société : «  Ils vont sûrement te briser les ailes. L’innocence pourra rayonner de ton être : ils ne la verront pas » mais il abandonne l’enfant malgré tout.

« On peut être prophète et avoir un coeur compatissant, on peut connaître les hommes, savoir que le feu brûle, que l’aiguille pique et que le lièvre blessé par le chasseur s’abat dans l’herbe pour mourir. On peut connaître la portée de ses actes, n’est-ce pas Monsieur Daumer ? Mais de là à braver les évènements, comme on arrête le glaive d’un ennemi pour détourner le coup, il y a un pas. Souvent les idéalistes et les psychologues ne valent guère mieux que les voleurs et les usuriers. »
 
Une belle lecture.

 
 
La "théorie du prince"
 
 
Stéphanie de Beauharnais grande-duchesse de Bade

 

 L'histoire de Gaspar Hauser et le mystère de ses origines passionnent non seulement l'Allemagne mais toute l'Europe. Gaspar Hauser devient "L'Orphelin de l'Europe". De nombreuses théories furent élaborées à son propos mais celle dite La théorie du Prince suscita le plus vif engouement. Elle fut défendue par président de la cour d’appel d’Ansbach, Anselme Feuerbach, qui écrivit un livre démontrant l'origine princière de Gaspar.
 
Le 29 septembre 1812, la grande-duchesse Stéphanie de Beauharnais (1789-1860), fille adoptive de Napoléon Bonaparte et épouse du grand-duc de Bade régnant Charles II (1786-1818), donne naissance à un garçon. En tant que premier fils du couple, l'enfant doit devenir le prochain grand-duc de Bade. Mais le petit garçon, alors qu'il est considéré comme en bonne santé, meurt à l'âge de 18 jours. 
 
 
Le Grand-duc Charles II de Bade

 
Selon la version la plus populaire, le petit prince aurait été remplacé par le fils mort d'une servante, enlevé et confié à un homme qui le garda enfermé dans un cachot jusqu'à ses 16 ans.  Il s'agirait d'un complot fomenté par la seconde épouse du précédent grand-duc, Charles I (1728-1811), la comtesse Luise Caroline von Hochberg (1768-1820). Comme le couple princier n'avait que des filles, à la mort de Charles II en 1818, la couronne échut d'abord à son oncle Louis, puis à Léopold qui est le fils de la comtesse Hochberg et qui monta sur le trône de Bade en 1830. Gaspar Hauser serait donc le fils de Stéphanie et de Charles II de Bade et l'héritier légitime de la couronne.
 
En tant que fille de Napoléon et appartenant à la noblesse d'Empire, méprisée par la noblesse d'Ancien régime, Stéphanie de Beauharnais avait reçu un très mauvais accueil à la cour de Bade, en particulier de la comtesse Holchbert. Il n'est donc peut-être pas si étonnant que la grande-duchesse Stéphanie elle-même ait cru à cette théorie et se rendit à Bade secrètement pour voir son "fils" même si elle ne dit rien, peut-être pour épargner sa vie. Il n'en reste pas moins que Gaspar Hauser subit des attentats dont le dernier fut fatal en 1833.
 
De nos jours des tests ADN du sang et des cheveux de Gaspar révèlent qu'il n'y avait pas de lien de parenté mais il existe encore une faible marge d'erreur. Pour lever le dernier doute, il faudrait une analyse des os du du bébé qui repose dans le tombeau de la famille de Bade mais elle s'y oppose.

 

 La chanson de Gaspar Hauser

Gaspar Hauser

 

 Le destin de Gaspar Hauser découvert à Nuremberg a inspiré de nombreux historiens, scientifiques, philosophes, romanciers, poètes. C'est le cas de Verlaine qui écrit La chanson de Gaspar Hauser dans son recueil Sagesse  : 

 

Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles,


Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m’ont pas trouvé malin.

 

À vingt ans un trouble nouveau


Sous le nom d’amoureuses flammes


M’a fait trouver belles les femmes :


Elles ne m’ont pas trouvé beau.
 

Bien que sans patrie et sans roi


Et très brave ne l’étant guère,


J’ai voulu mourir à la guerre :


La mort n’a pas voulu de moi.


Suis-je né trop tôt ou trop tard ?


Qu’est-ce que je fais en ce monde ?


Ô vous tous, ma peine est profonde :


Priez pour le pauvre Gaspard ! »

 

 

L'auteur de Gaspar Hauser
 
Jakob Wasserman

Jakob Wassermann, né à Fürth (Allemagne) en 1873,  mourut dans le camp de concentration Altaussee le 1ᵉʳ janvier 1934. Ami de Rainer Maria Rilke et de Thomas Mann, souvent comparé à Balzac ou à Dostoïevski, il fut victime, comme son œuvre, de ses origines juives.


Pour la Mitteleuropa j'ai participé avec deux livres : La liste de Freud (billet paru le 14 mars) et Gaspar Hauser, (le 15 Mars).

Chez Cléanthe : La mitteleuropa


samedi 14 mars 2026

Goce Smilevski : La liste de Freud

 

Pour le challenge de Cléanthe dans la Mitteleuropa j'ai lu deux romans : Celui-ci, La liste de Freud  et Gaspar Hauser de Wassermann que je publierai demain le 15 mars.

Goce Smilevski est un écrivain macédonien. L'intrigue de La liste de Freud se déroule en 1938 en Autriche au moment ou Hitler s’apprête à envahir le pays et où les juifs, sentant le danger, cherchent  à fuir mais les visas ne sont octroyés que rarement. Sigmund Freud grâce à  sa  notoriété obtient le sien pour l’Angleterre et est autorisé à dresser une liste de vingt personnes qui le suivront dans son exil. Il note les noms de sa femme, de sa fille Anna et de sa belle-soeur, s’y ajoutent ceux de son médecin et de sa famille, de ses infirmières, de sa femme de ménage, sans oublier celui de son chien adoré. Mais il omet, dans cette liste, ses quatre soeurs qui résident à Vienne comme lui :  Rosa, Maria, Pauline et Adolphine. J’avoue que ce fait monstrueux - que j’ignorais - m’a secouée ! Mais je lis dans la biographie de Sigmund Freud (Wikipedia)  que ce sont ses soeurs qui, se disant trop âgées pour quitter leur pays, ont refusé de partir ! 

Ce n’est pas ce qu’affirme Goce Smilevski ! Toutes les quatre, au contraire, lui demandent instamment de les amener, et surtout Pauline qui voudrait revoir sa fille exilée aux Etats-Unis avant de mourir. Freud refuse sous prétexte que les persécutions ne sont que provisoires et que l’ambition d’Hitler échouera. Il condamne ainsi ces vieilles femmes à la souffrance et à la mort. Lui-même mourra d’un cancer à Londres en 1939. Toutes les quatre seront arrêtées en 1942 et envoyées dans les camp de concentration de Theresienstadt et Treblinka où elles disparaîtront.

 Si l’on pose la question à l’écrivain sur la véracité du fait, l’abandon des soeurs, il répond :  interview à L'Orient-Le Jour en 2013 :  «Les faits sont avérés. On les retrouve dans les biographies de Freud. Mais son départ pour Londres, où il terminera sa vie dans une confortable demeure, et la mort de quatre de ses sœurs en déportation (seule l’aînée Anna, établie avec son époux aux États-Unis, y échappera) ne sont jamais mis en relation... »

 

 Adolphine est assise à gauche, devant Paula et Anna, Sigmund de face le troisième à gauche au dernier rang,  au dernier rang aussi à droite Rosa et Maria, au premier plan les parents et le petit frère Alexandre sur un  fauteuil

 

Je pensais que La Liste de Freud nous expliquerait pourquoi le frère avait agi d’une manière aussi horrible. Mais si le livre fait revivre les relations de Sigmund avec sa famille, il ne donne aucune explication à cet acte et ce que cela révèle du caractère de Sigmund Freud ! C’est pourtant ce que j’attendais et j'avoue que je suis restée sur ma faim. Son titre, La liste de Freud, induisait, en effet, que là était l’intérêt du roman. 

 

Adolphine Freud

 

J'ai appris plus tard que le titre original est La soeur de Freud et cela me paraît mieux approprié puisque le récit est raconté à la première personne par Adolphine, la plus jeune de soeurs Freud. C’est ce personnage féminin qui intéresse Goce Smilevski et il ne propose pas, si ce n’est anecdotiquement, une  biographie de Sigmund Freud ni une analyse de ses théories ou de la naissance de la psychanalyse. L’écrivain fait revivre la Vienne des années 1920-1930 dans le famille juive de Jakob et Amalia Freud qui ont tenu leurs enfants à l’écart de la religion, désirant les intégrer dans la vie viennoise. Freud est un grand admirateur de la culture et de la langue allemande.

Adolphine relate son enfance maladive à Vienne et le rôle important que son frère a tenu dans sa vie à ce moment-là. Elle décrit les relations avec sa mère, Amalia, qui la hait et la rabaisse sans arrêt, l’éducation qu’elle reçoit, son avortement qui la détruit sur le plan mental, et un frère, égoïste et pénétré de sa supériorité masculine, comme le veut son époque, un frère qui,  bien qu'il soit psychiatre passe à côté de la détresse de sa soeur. Celle-ci se réfugie dans l’un des premiers établissements psychiatriques de l’époque inauguré par l’impératrice Élisabeth d’Autriche, le «Nid», où elle rejoint son amie Klara Klimt, sœur de Gustav. Klara a mené un combat féministe qui l’a soumise à de rudes épreuves, violences policières, prison, humiliations. Incapable d’accepter l’injustice, elle y a laissé sa santé mentale. Encore une femme oubliée par l’histoire, méprisée, obscure, à l’ombre du Grand Frère ! 

 

Klara Klimt par Gustav Klimt

L’écrivain propose aussi, à l’occasion de ce séjour en clinique, une histoire de la folie au cours des siècles que j'ai jugée parfois longue et nous fait découvrir la façon dont étaient soignés les malades mentaux. J’ai trouvé cette lecture assez intéressante en particulier sur les femmes mais souvent trop dense et répétitive.
Le roman qui a obtenu le prix européen de la littérature a crée un scandale littéraire, les pro-freudiens, admirateurs du docteur, criant au mensonge, formulant de sévères critiques : « Dont la plus virulente est sans doute la tribune qu’Élisabeth Roudinesco a publiée jeudi 19 septembre dans Le Monde des livres. L’historienne de la psychanalyse contredit la thèse du refus délibéré de Freud d’emmener ses sœurs avec lui en exil avancée par Goce Smilevski et qualifie son livre d’«aberrant, mal fagoté et rempli de poncifs».



Chez Cléanthe : ce mois-ci la Mitteleuropa

Goce Smilevski, écrivain macédonien, n’est pas à strictement parler un écrivain de la  Mitteleuropa  mais il l'est dans une perspective culturelle et littéraire puisqu'il s'intéresse à l'Autriche, à Vienne en particulier et à ses personnages célèbres.

 Demain 15 Mars : Jakob Wasserman : Gaspar Hauser ou la paresse du coeur

dimanche 22 février 2026

George Sand : La Petite Fadette

 

 

La Petite Fadette est une lecture de mon enfance et je peux bien dire que je l'ai lu plusieurs fois alors et adoré ! Je l’ai relu depuis et j’y trouve chaque fois quelque chose de nouveau, un intérêt supplémentaire que je n’avais pas remarqué auparavant.


Le récit


Deux jumeaux, Landry et Sylvinet, des bessons- comme on dit dans le Berry- vivent dans une famille de fermiers aisés, les Barbeau. Ils sont très attachés l'un à l'autre, trop peut-être; surtout de la part de Sylvinet, plus fragile et plus doux que son frère. A leur naissance la sage-femme avait prévenu :  Enfin empêchez-les par tous les moyens que vous pourrez imaginer de se confondre l'un à l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de l'autre.  Ce qui n'a pas été fait. Aussi quand Landry doit aller travailler à la ferme des voisins, Sylvinet ne supporte pas la séparation et s'enfuit. Landry le recherche et le retrouve grâce à la Petite Fadette, une jeune paysanne, Françoise Fadet. En récompense et malgré sa mauvaise réputation, la Fadette obtient de Landry qu'il la fasse danser au bal du village. 

Orpheline pauvre, élevée par sa grand-mère, guérisseuse qui a le secret des plantes, la petite Fadette, Fanchon ou Françoise Fadet, a une tenue misérable, des manières de sauvageonne qui font qu'elle est considérée comme une sorcière. D’où ce surnom de Fadette qu’elle doit à la fois à son nom de famille et qui fait référence à l’occitan fadet, sorte de lutin malicieux ou petite fée qui peuple les campagnes berrichonnes, mot que l’on retrouve dans le farfadet, le feu follet, ou le fada provençal, le simple d’esprit, le fou, le ravi de la crèche…

 Landry n'est pas très heureux de faire danser ce laideron au lieu de la belle Madelon qu'il courtise. Mais il tient sa promesse. Peu à peu il va découvrir la Petite Fadette que l'amour transforme en charmante jeune fille paisible et sage mais avisée. Landry finira par l'épouser après avoir surmonté bien des obstacles. Sylvinet, lui aussi amoureux de la jeune femme, s'engage par désespoir dans l'armée napoléonienne où il obtient le grade de capitaine, réussite sociale pour une famille de paysan, mais il ne guérira jamais de son amour.


Les derniers bardes

Le feu follet

Quand George Sand écrit La petite Fadette, c’est en mai 1848, elle vient de quitter Paris où se déchaîne la violence de la révolution pour se réfugier à Nohant. Elle a besoin de calme !  Elle a aussi besoin d’argent ! Et pour cela, elle ne peut compter que sur sa plume ! C’est avec beaucoup de désinvolture qu’elle parle de La Petite Fadette dans sa correspondance : « je reviens aux bergeries ». Pourtant elle va mettre dans ce roman beaucoup d’elle-même et d’abord son amour pour sa région, le Berry, qu’elle connaît si bien. Une des grandes préoccupations de sa vie a été de rendre compte de la vie de la campagne berrichonne. Avec son fils, Maurice, elle a collecté toutes les légendes berrichonnes, les croyances dans des êtres magiques qui échappent au rationnel, des créatures parfois maléfiques. 

« car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps, et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. »

 
Ainsi le feu follet que rencontre Landry quand il veut traverser la rivière lui apparaît comme un esprit dangereux, doué de malice : 

"… il eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en se moquant de leur angoisse.
Il ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa danse et son rire. C’était vraiment une vilaine chose à voir.  " 



La Fadette  : Un personnage conventionnel ?



Pour ce roman, j’ai accumulé plusieurs strates de lectures au cours des années qui ne se contredisent pas mais s’enrichissent les unes et les autres  :

 Quand j'étais enfant, j'étais de tout coeur avec la petite Fadette rejetée par tout le village, le "Grelet" ( le grillon) quel que soit le sobriquet qu’on lui donne, tellement rabrouée qu'elle répondait aux insultes par la méchanceté et la raillerie. Et, bien sûr, j'adorais l'histoire d'amour ! 

Plus tard, adulte, j’ai pris conscience que ce n'est pas en jouant sur les ressorts de la compassion ou du misérabilisme que George Sand nous la fait aimer. La petite Fadette a une force de caractère qui lui fait tenir tête à ceux qui l'offensent, une fierté qui empêche qu'on la prenne en pitié et sous sa rude apparence une bonté véritable… Mais je regrettais qu'elle devienne conventionnelle en rejoignant la "bonne" société.  

Enfin, dans ma dernière et actuelle lecture, je m’aperçois que, certes, George Sand, fait rentrer la Fadette dans les rangs et la fait se soumettre au conformisme du siècle mais ce n’est bien souvent qu’une apparence. C’est le seul moyen de se faire admettre dans une société qui n’est pas tendre envers les pauvres, les infirmes, et qui rejettent tous ceux qui ne sont pas dans un moule. 

« Et bien au lieu d’être remerciée honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et les maladies, et à qui j’enseignais mes remèdes sans demander jamais de récompense, j’ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus tard des sottises à la première occasion »

 L’enfance de la Fadette et de son petit frère appelé le Sauteriot ( la sauterelle) parce qu’il a est «ébiganché et mal jambé » est d’une grande tristesse. Ce sont des enfants malheureux. La Grand-mère - elle-même considérée comme une sorcière -  les bat, ne leur donne pas assez à manger et les laisse errer en haillons. Les riches fermiers comme les parents de Landry ou ceux de Madelon, les méprisent. Personne ne leur vient en aide. C’est une époque où la maltraitance des enfants ne concernent pas ces gens qui s’affirment, pourtant, religieux et assistent à la messe en bons chrétiens. Le roman  traite de la souffrance des enfants.

Ce roman « champêtre » contient à la fois une critique sociale et féministe qui s’affirme au cours du récit à plusieurs reprises. La Fadette reproche à Landry d’être un riche, orgueilleux et égoïste, dur envers les pauvres. 
« Pourquoi aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux coqs et ne m’ont jamais montré la plus petite amitié »?

Sous l’apparente soumission aux règles de la « bonne » société, Fadette n’est pas dupe et porte sur le monde qui l’entoure un regard sans concession . 
« Parce que je ne vous estime point, ni vous, dit-elle à Landry, ni votre besson, ni vos père et mère qui sont fiers et parce qu’ils sont riches croient qu’on ne fait que leur devoir en leur rendant service. »

« Tu ne trouves point l’endroit agréable, reprit-elle, parce que vous autres riches vous êtes difficiles »

D’ailleurs, ce n’est pas sans malice, que Fadette à la fin du roman va trouver le père de Landry pour lui apprendre qu’elle hérite de la fortune de sa grand-mère, avaricieuse, qui a économisé sou après sou sur ses talents de guérisseuse. Elle sait très bien que pour le père Barbeau l’argent est un argument décisif pour son mariage avec Landry.

Mais le roman est aussi discrètement féministe. Ainsi Fadette refuse de blâmer sa mère, partie comme vivandière aux armées. L’enfant la défend, refuse qu’on la traite avec mépris. 
« Je ne te dirai point de mal de ma mère qu’un chacun blâme et insulte, quoiqu’elle ne soit pas là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi qui ne sais pas bien ce qu’elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été poussée à le faire. »

A aucun moment, l’auteure  ou son personnage ne blâme la conduite de cette femme qui a pourtant fait mourir de chagrin son mari ( dit-on!) et abandonné ses enfants. 
« Ma mère était toujours ma mère, et qu’elle soit ce qu’on voudra, que je la retrouve ou que je n’en entende jamais parler, je l’aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand on m’appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère, non à cause de moi… mais à cause de cette pauvre chère femme que mon devoir est de défendre. »» 

 On sait trop combien George Sand a eu à lutter pour devenir indépendante de son mari et combien elle critique le mariage qui, si la femme ne périt pas sous les coups, peut la faire succomber à l’ennui ! Féminisme aussi quand Landry déclare à la jeune fille : 
«  C’est bon d’être forte et leste; c’est bon aussi de n’avoir peur de rien, et c’est un avantage pour un homme. Mais pour une femme, trop c’est trop et tu as l’air de vouloir te faire remarquer. » 

On peut comprendre toute l’ironie de cette remarque quand on sait combien l’enfance libre de la jeune Aurore Dupin ressemble à celle de la Fadette si proche de la nature : 
"Les fleurs, les herbes, les pierres et les mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait bien assez pour m’occuper et pour me divertir, moi qui aime vaguer et à fureter partout »
 

 Ainsi Fadette, même quand elle se « range » ne renie jamais ses idées. Sa fierté et son indépendance restent intactes. Sa "vertu" (on a reproché à Sand les rapports platoniques qu'entretiennent les deux jeunes gens qui ont tout loisir de se voir seuls et sans surveillance, en les jugeant peu vraisemblables) est étroitement liée à un sentiment de respect d'elle-même et de dignité. Elle n'a que trop bien compris ( avec l'exemple de sa mère) l'opprobre qui s'abat sur la femme qui transgresse les lois du mariage et ceci d'autant plus que George Sand prend rend soin de faire de la jeune fille une chrétienne pratiquante et sincère qui respecte la religion. C’est donc en égale qu’elle entre dans la famille de Landry.


L’enfance

Aurore enfant

Comme dans Le Moulin sur la Floss, La petite Fadette, décrit les jeux des enfants dans un cadre champêtre. Mais George Eliott  évoque les joies de l’enfance (la pêche au bord de la mare) lorsque le bonheur est encore intact et paraît ne devoir jamais se terminer, un passage magnifique de ce roman qui nous renvoie à notre propre enfance. ( voir ICI)
Dans La Petite Fadette les jeux des bessons sont décrits lorsque le bonheur a déjà disparu. Tous apparaissent désenchantés à Sylvinet lorsqu’ils les redécouvre après le départ de Landry. Ils sont les témoins d’un passé récent mais effacé d’où un sentiment de nostalgie d’autant plus fort que Sylvinet découvre que l’enfance n’a qu’un temps alors qu’il n’en est pas encore sorti.  

"Une fois qu’il (Sylvinet) avait été vaguer jusqu’au droit des Tailles de Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort des bois en temps de pluie, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles, et qui sont si finement agencés qu’ils tournent au courant de l’eau…. Il vit que les animaux avaient marché sur son moulin, et l’avaient si bien mis en miettes qu’il n’en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros »

 Ainsi, George Sand rappelle les jeux des enfants du Berry à son époque  : "comme de faire des petites brouettes en osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants faisaient mine de labourer, faisant imitation en petit de ce qu’ils voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et moissonneurs… "

 mais ces jeux sont liés désormais au chagrin de Sylvinet qui se sent encore un enfant de corps et d’esprit,  alors que son frère Landry, déjà plus mûr, est entré dans l’adolescence, ne s’intéresse plus aux jeux mais à la danse et aux filles. Il n’y a pas comme chez George Eliot l’idée de l’éternité du bonheur de l’enfance mais au contraire l’idée d’une perte irréparable.


Conclusion


Beaucoup de lecteurs n'apprécient pas les romans dits "champêtres" de George Sand mais je me dis qu’ils ne les connaissent peut-être pas tous et je les défie de ne pas apprécier le plus beau d’entre eux, Les maîtres sonneurs que nous présenterons bientôt avec Miriam dans le cadre du challenge Les deux George de la littérature, George Sand et George Eliot !  Difficile, d’ailleurs, de dire que l’on connaît tout de George Sand qui a écrit plus de quatre-vingts oeuvres et dans tous les genres.

Personnellement, j'ai toujours été sensible à la description - désuète forcément (mais j'adore)- qui émane de ses oeuvres « champêtres » car elle ressuscite le passé et avec lui tout un peuple d’anciennes figures qui ont depuis longtemps disparu. Le tableau des paysans que Sand comprend si bien dans le Berry du XIX ème siècle avec son patois et ses mots si expressifs ( voir Miriam ICI qui en fait un recensement pittoresque), est passionnant. On sent que George Sand connaît bien son sujet, que les paysans du Berry lui sont familiers avec leur mentalité, leurs qualités :  le bon sens, l’amour du travail bien fait, l’amour de la terre, le respect de la nature, l’honnêteté… et leurs défauts :  l’importance accordée à l’argent, leur religion parfois de surface qui n’empêche pas leur dureté et les superstitions !  Mais ces superstitions George Sand nous en découvre la poésie !

Sand revient donc à ses « bergeries » mais elle y met une tendresse qui transparaît dans ses personnages et en particulier dans son héroïne éponyme, ce qui fait tout le charme de ce livre ! 



Chez Nathalie délivrer des livres