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jeudi 2 mai 2024

Le jeudi avec Marcel Proust : Du côté de chez Swann Deuxième partie : Un amour de Swann

Sandro Boticelli : Séphora, l'épouse de Moïse, fresque de la chapelle Sixtine

" Il regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensât seulement à elle, et bien qu’il ne tînt sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. Swann se reprocha d’avoir méconnu le prix d’un être qui eût paru adorable au grand Sandro, et il se félicita que le plaisir qu’il avait à voir Odette trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. Il se dit qu’en associant la pensée d’Odette à ses rêves de bonheur, il ne s’était pas résigné à un pis-aller aussi imparfait qu’il l’avait cru jusqu’ici, puisqu’elle contentait en lui ses goûts d’art les plus raffinés. "

 L'amour de Swann

 Toute la seconde partie de Du côté de chez Swann, un amour de Swann traite de l'amour de Swann pour Odette, une femme entretenue, réputée pour sa beauté, mais que Swann trouve laide et pour laquelle il n'éprouve aucune attirance. Son mauvais goût pour les femmes un peu vulgaires, précise Proust, est inversement opposé à son bon goût pour l’Art.  Or l'une de particularités de Swann est de retrouver dans "dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons."

  

Le doge Loredan: Antonio Rizzo

 

"... dans la matière d’un buste du doge Loredan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliquité des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi" 

 

Domenico Ghirlandaio: vieillard et jeune garçon


"sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy "

 

Le Tintoret : Autoportrait

 "... dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon."

On verra que Swann va encore plus loin, puisqu'il ne peut tomber amoureux d'Odette que parce qu'elle ressemble à une création de Boticelli ! La femme réelle ne l'attire que lorsqu'elle est magnifiée par l'oeuvre d'art. Aussi est-ce par l’art que Odette va s’introduire dans l’imagination de Swann et devenir objet de désir.

"Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. " 

L’amour n’est donc qu’une illusion, l’on ne voit dans l’être aimé(e) que ce que l’on a envie d’y voir, on ne l'aime que vu par le prisme de son imagination.

Déjà, dans du Côté de chez Swann, première partie Combray, Marcel Proust analyse l'amour du jeune Marcel pour Mademoiselle Swann, Gilberte, qu’il ne connaît pas mais qu’on lui a décrit comme jolie. Il projette dans l’image de la jeune fille tout le charme qu'il éprouve pour l’architecture gothique, les beautés du paysage normand et son amitié avec Bergotte un écrivain que vénère Marcel. C’est au point que la fillette acquiert toutes les qualités que le jeune garçon attribue à ce qui l'entoure . « c’était être tout prêt à l’aimer. Que nous croyions qu’un être participe à une vie inconnue où son amour nous ferait pénétrer, c’est, de tout ce qu’exige l’amour pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui fait faire bon marché du reste."
 
Plus tard, dans la troisième partie intitulée Des Noms, analysant son amour de jeunesse pour Gilberte, le narrateur vieillissant  dira : " Mais à l'époque où j'aimais Gilberte, je croyais encore que l'Amour existait réellement en dehors de nous".

  C’est ce que veut signifier Stendhal dans son Traité de l’Amour  :" Aux mines de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la taille d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections"

  C'est ce qui se passe pour Swann :

Il n’estima plus le visage d’Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et d’après la douceur purement carnée qu’il supposait devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l’embrasser, mais comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque à l’effusion des cheveux et la flexion des paupières, comme en un portrait d’elle en lequel son type devenait intelligible et clair."

L'amour vécu comme une maladie

 

Laure Muray, un des modèles qui inspira Proust pour Odette

On pourrait penser que le transfert que Swann accomplit en faisant d’Odette une « oeuvre florentine » et en conférant à son image une impression de noblesse qui l’introduit dans un « monde de rêve », lui enlèverait sa lucidité et sa faculté de jugement. Or, il n’en est rien. Swann sait qu’Odette est sotte, inculte, superficielle, dès le début de son amour. Il comprend rapidement - même s’il est naïf au départ - qu’elle est vénale, intéressée, menteuse, cruelle, dépravée. Mais rien ne peut l’empêcher de l’aimer puisque cet amour n’est pas une réalité mais une projection qu’il fait sur elle. Tous ses amis sont consternés de le voir devenir la victime d'une telle femme. Swann est semblable à la reine des fées, Titiana, de Shakespeare dans le Songe d’une nuit d’été lorsque celle-ci tombe amoureuse d’un âne à la grande consternation de son entourage :
Titiana, à Bottom. — Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs ; pendant que je caresse tes charmantes joues ; je veux attacher des roses musquées sur ta tête douce et lisse, et baiser tes belles et longues oreilles, toi la joie de mon cœur.
 On peut l’avertir de son erreur il est incapable de changer.  Cet amour est fait d'illusions et aussi de jalousie et s'apparente à une maladie tenace qui lui enlève tout amour-propre.




jeudi 16 mai 2024

Marcel Proust : Du côté de chez Swann : deuxième partie : Un Amour de Swann (II)

 


 Un amour de Swann

Un amour de Swann, la deuxième partie de Du côté de chez Swann,  peut être considéré comme un roman dans le roman. Il a parfois été publié à part. C’est peut-être pour cela, je suppose, qu’il m'a été présenté comme plus facile et plus susceptible de plaire que Combray. Pour moi, il n’en est rien ! Un amour de Swann n’a pas la beauté et la richesse de Combray mais il offre une analyse subtile des rapports amoureux et est incontestablement un chef d’oeuvre d’ironie et une satire sans concession des classes sociales. On n’y retrouve plus la tendresse - malgré la critique-  qui était celle du jeune garçon de Combray mais une férocité qui donne à comprendre que l’écrivain a tout compris de la société qu’il fréquente. On sent que les illusions, le snobisme qui était le sien quand il désirait être reçu chez les Guermantes, sont totalement dissipés. C’est ce qui arrive à Swann quand il a épuisé les vanités de l’aristocratie, il n’en fait plus cas si ce n’est pour satisfaire ses désirs de conquête :

Mais Swann aimait tellement les femmes, qu’à partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles de l’aristocratie et où elles n’avaient plus rien eu à lui apprendre, il n’avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d’échange, de lettre de crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de s’improviser une situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait semblé jolie.

Le récit se situe quelques années avant Combray, à une époque où le narrateur est trop jeune pour être témoin de ces scènes d’où l’emploi de la troisième personne par un narrateur omniscient qui connaît toutes les pensées et tous les sentiments de son personnage mais où se mêlent les deux temps à la fois, le temps de Swann et le temps de Marcel, ce dernier parlant à la première personne quand il décrit les relations de Swann avec son grand-père.

Mon grand-père avait précisément connu, ce qu’on n’aurait pu dire d’aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait perdu toute relation avec celui qu’il appelait le « jeune Verdurin » et qu’il considérait, un peu en gros, comme tombé — tout en gardant de nombreux millions — dans la bohème et la racaille.


Charles Swann

Une coupe à la Bressant: acteur français (1818_1886)


Nous connaissons déjà bien Swann puisque nous l’avons rencontré à Combray où il possède un château et une belle propriété du côté de chez Swann (de  Méséglise )qui représente symboliquement le côté de la bourgeoisie opposé au côté de Guermantes qui est celui de la noblesse. En effet, Swann est le fils d’un riche agent de change qui était l’ami du grand-père de Marcel. Il est juif, ce qui attire parfois des commentaires défavorables sur lui en particulier dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs.  Nous savons aussi qu’il est marié à une femme du demi-monde, Odette du Crecy, que les parents de Swann ne veulent pas recevoir chez eux. Swann vient seul voir ses amis et sans le vouloir il contrarie l’enfant car lors de ses visites tardives car sa mère, ayant un invité, ne vient pas l’embrasser.

Swann est un dandy, toujours élégamment habillé, ses manières sont charmantes et raffinées. Il a une coiffure à la Bressant (célèbre acteur de l’époque) nous dit Proust et c’est sous ces traits que je l’ai imaginé. Swann fréquente les plus  grandes familles de la noblesse mais il le cache à ses amis bourgeois car il ne manque pas de tact et  ne veut pas avoir l’air de se vanter de ses connaissances aristocratiques. Lui aussi, comme Marcel Proust, a eu dans sa jeunesse le désir de paraître, d’être reçu dans la haute société, d’être reconnu. Il a réussi mais est lassé de cette vie mondaine qui lui paraît factice et superficielle.  C’est un homme qui sait faire preuve de délicatesse et de générosité et il est avant tout un grand amateur d’art. Il travaille sur Vermeer qui est son peintre favori. De ses voyages, en particulier en Italie, il ramène au jeune Marcel des reproductions d’artistes qui forment le goût de l’enfant.

Il rencontre Odette au théâtre puis il est introduit par elle chez les Verdurin, des bourgeois riches et prétentieux, et même si elle ne lui plaît pas, pris dans les rets que lui tend madame Verdurin qui aime bien faire les couples ( et les défaire), il finit par tomber amoureux d’elle lorsqu’il note qu’elle ressemble à la Séphora de Boticelli dans la chapelle Sixtine. C’est par l’intermédiaire de l’art qu’Odette trouve grâce aux yeux de Swann qui la pare de toute la séduction de la Renaissance italienne. Il  fait ainsi une projection sur cette jeune femme qui l’amènera à l’aimer car dit Proust « l’amour n’existe pas  réellement, il est en dehors de nous ».

 J’ai déjà écrit un billet sur cet amour douloureux, accompagné de trahisons, et qui remplit Swan de tristesse et de désespoir. Pourtant, quand Swann cessera de l’aimer et  il aura ces paroles cavalières pour conclure ce simulacre d’amour : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »  Car nous dit Proust à plusieurs reprises, «  il y avait en lui, rachetée par de rares délicatesses, une certaine muflerie ».

Cette conclusion laisse à penser que Swann en a fini avec Odette. Or, dès Combray,  nous savons qu’il  l’a épousée et qu’il a eu une fille, Gilberte. D’où la surprise : pourquoi l’a-t-il épousé s’il ne l’aimait plus ?  Nous l’apprendrons par Mr de Norpois dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Ce qui nous permet de constater que le livre de Proust n’a pas une structure classique chronologique. Nous savons dès le premier livre, première partie, ce qui ne nous sera expliqué que bien longtemps après dans le livre 2. Par contre la deuxième partie du livre 1, nous révèle ce qui s’est passé longtemps avant, une quinzaine d’années !  


Odette du Crécy devenu madame Swann

 La dame en rose

Renoir : Jeune femme assise

Odette nous l’avons rencontrée maintes fois. Elle est d’abord la dame en rose, celle que Marcel rencontre chez son oncle lors d’une visite inopinée. L’enfant comprend qu’elle est la maîtresse de son oncle :

« J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma famille, notamment de la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais tous les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l’air aussi franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l’aspect théâtral que j’admirais dans les photographies d’actrices, ni de l’expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener. J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la voiture à deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. Mais je me demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son hôtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour une personne qui avait l’air si simple et comme il faut. »


La dame en blanc

 

James Whistler

 

Odette dans la seconde rencontre avec Marcel est alors la dame en blanc. Elle est déjà madame Swann et se promène dans le jardin de son mari avec le baron Charlus. Elle appelle sa fille Gilberte que Marcel vient enfin d’apercevoir alors qu’il rêve d’elle depuis longtemps.

Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un Monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête…

 
Et le jeune garçon entend les commentaires désobligeants de son grand-père

Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père murmurait : « Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer : on le fait partir pour qu’elle reste seule avec son Charlus, car c’est lui, je l’ai reconnu ! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie ! ») l’impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui avait parlé sans qu’elle répliquât, en me la montrant comme forcée d’obéir à quelqu’un, comme n’étant pas supérieure à tout, calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon amour.


La dame aux catleyas

Catleya

Enfin, quand elle devient la séductrice de Swann, Odette est la dame aux catleyas, une espèce d’orchidée qu’elle porte à son corsage et dans ses cheveux. Il faut dire que Swann est assez naïf au début de leur relation et n’ose pas faire des avances. Il y parviendra, enfin, quand il osera arranger les fleurs dans le décolleté de la dame, ce qui l’amènera plus loin. Désormais dans leur langage amoureux, « faire catleya » signifie faire l’amour.
"et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. On a beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus différentes comme toujours la même et connue d’avance, elle devient au contraire un plaisir nouveau s’il s’agit de femmes assez difficiles — ou crues telles par nous — pour que nous soyons obligés de la faire naître de quelque épisode imprévu de nos relations avec elles, comme avait été la première fois pour Swann l’arrangement des catleyas."


La critique de la société
 
La bourgeoisie : Bazille : Réunion de famille


Que ce soit chez les bourgeois, les Verdurin ou chez les aristocrates dans le salon de la marquise de Sainte-Euverte  Marcel Proust se livre  à des portraits qui possèdent une charge satirique puissante et sont de véritables caricatures. Tout en prêtant à rire, ils soulignent en même temps  les vices, les ridicules, le snobisme et le vide de cette société.


Les Verdurin

Madeline Lemaire, l'un des modèles de madame Verdurin


Madame Verdurin tient salon mais comme elle ne parvient pas à attirer la noblesse, elle se montre jalouse et vindicative envers tous ceux qui ne fréquentent pas exclusivement son salon et les chasse de chez elle. C’est une femme despotique qui veut dominer son entourage, en particulier son mari. Elle est sotte, vaniteuse, méchante, superficielle et toujours en représentation. Ceux qui l’entourent sont au même niveau qu’elle, ainsi le docteur Cottard et son épouse.

Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux — et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité — elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l’évanouissement. Telle, étourdie par la gaieté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment, Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité.


Les nobles

Le Dandy : Swann, le baron Charlus


Mais l’on retrouve chez les nobles les mêmes traits de caractère décuplés par leur appartenance à l’aristocratie qui les persuade de leur supériorité. En réalité, ils ne sont pas meilleurs que les autres et l’on découvre sous leur suffisance, la vanité, la superficialité, le goût du paraître, bref! le snobisme allié à la sottise, l’inculture et le vide absolu. Cette galerie de portraits brille des feux de l’esprit de Marcel Proust alors que M. de Saint-Candé n’a de l’esprit que dans son monocle ! Et voilà pour les hommes :

Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n’avait aucune bordure et, obligeant à une crispation incessante et douloureuse l’œil où il s’incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme capable de grands chagrins d’amour. Mais celui de M. de Saint-Candé, entouré d’un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de gravité d’une figure qui s’ordonnait à tout moment par rapport à lui, dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique tâchaient par leurs grimaces d’être à la hauteur des feux roulants d’esprit dont étincelait le disque de verre, et se voyait préférer aux plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et dépravées qu’il faisait rêver de charmes artificiels et d’un raffinement de volupté ; et cependant, derrière le sien, M. de Palancy qui, avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se cache son repaire.


Les femmes ne sont pas mieux loties !

Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! ») qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. «
« De l’autre côté de Mme de Franquetot, mais un peu en avant, était la marquise de Gallardon, occupée à sa pensée favorite, l’alliance qu’elle avait avec les Guermantes et d’où elle tirait pour le monde et pour elle-même beaucoup de gloire avec quelque honte, les plus brillants d’entre eux la tenant un peu à l’écart, peut-être parce qu’elle était ennuyeuse, ou parce qu’elle était méchante, ou parce qu’elle était d’une branche inférieure, ou peut-être sans aucune raison. Quand elle se trouvait auprès de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu’elle avait de sa parenté avec les Guermantes ne pût se manifester extérieurement en caractères visibles comme ceux qui, dans les mosaïques des églises byzantines, placés les uns au-dessous des autres, inscrivent en une colonne verticale, à côté d’un Saint Personnage, les mots qu’il est censé prononcer. Elle songeait en ce moment qu’elle n’avait jamais reçu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des Laumes, depuis six ans que celle-ci était mariée.

 Quant à cette madame de Cambremer, elle est à plaindre quand elle devient la cible de Swann et Oriane de Laumes. C'est sa première apparition dans le roman et elle est accompagnée de la jeune madame Cambremer, sa bru.

« Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste à temps, mais il finit mal ! dit-elle en riant.
— Il ne commence pas mieux, répondit Swann.
— En effet cette double abréviation !…
— C'est quelqu'un de très en colère et de très convenable qui n'a pas osé aller jusqu'au bout du premier mot.
— Mais puisqu'il ne devait pas pouvoir s'empêcher de commencer le second, il aurait mieux fait d'achever le premier pour en finir une bonne fois. »
 

 
La princesse de Laumes, future duchesse de Guermantes dont la beauté, l’élégance et l’esprit préservent de la caricature n’est cependant pas à l’abri de la satire :

 Pour montrer qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules là même où il n’y avait aucune foule à fendre et personne à laisser passer, restant exprès dans le fond, de l’air d’y être à sa place, comme un roi qui fait la queue à la porte d’un théâtre tant que les autorités n’ont pas été prévenues qu’il est là ; et, bornant simplement son regard — pour ne pas avoir l’air de signaler sa présence et de réclamer des égards — à la considération d’un dessin du tapis ou de sa propre jupe, elle se tenait debout à l’endroit qui lui avait paru le plus modeste (et d’où elle savait bien qu’une exclamation ravie de Mme de Saint-Euverte allait la tirer dès que celle-ci l’aurait aperçue), à côté de Mme de Cambremer qui lui était inconnue.

Cette attitude me rappelle ce qu’écrit Laure Murat dans Proust, roman familial, sur le sentiment de la supériorité des nobles qui ne peut s’affirmer que par une modestie affectée. Plus tard, la princesse de Laumes critiquera d’une manière un peu sotte la noblesse d’empire affublée d’un nom de pont et de Victoire : Iéna !

Les valets

Mais il ne faut pas croire que le snobisme et la sottise ne concernent pas aussi le peuple. Dans l’antichambre du salon de madame de Saint-Euverte, les valets sont aussi beaux que les maîtres sont laids parce qu’ils ont été choisis pour être décoratifs, au même titre qu’une statue ou un mobilier, mais ils n’échappent pas à la règle quant à la suffisance et à la vanité. 

L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son chapeau. Il le prit avec un soin auquel l’exactitude de sa pointure donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait presque touchante l’appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses aides, nouveau et timide, qui exprimait l’effroi qu’il ressentait en roulant en tous sens des regards furieux et montrait l’agitation d’une bête captive dans les premières heures de sa domesticité.

Billet sur  Un amour de Swann écrit pour Le jeudi avec  Marcel Proust ICI

 


LC avec Miriam


Demain Du côté de chez Swann : Des noms (III)

mercredi 15 mai 2024

Marcel Proust : du Coté de chez Swann : Combray (I)

 


Du côté de chez Swann, le premier tome de la Recherche du Temps perdu est publié en 1913. Le livre présente trois parties: 1) Combray  2) un amour de Swann  3) Des noms


Combray

Illiers-Combray XIX siècle

Dans Combray que Proust a commencé en 1909 et qui s’ouvre par le si célèbre incipit : « Longtemps je me suis couché de bonne heure », Marcel Proust fait revivre à son personnage les moments de son enfance passée avec ses parents à Combray dans la maison de ses grands-parents paternels. Marcel est un enfant hypersensible, doté d’une mauvaise santé et d’une vive imagination, amoureux des livres,  épris de vérité et d’absolu.

A Combray, la nature va être pour l’enfant une découverte fondamentale puisqu’elle façonne son univers de ses couleurs, de ses parfums, de ses formes et que la description qui en est faite dessine, au-delà du paysage naturel, un paysage intérieur, mental. L’enfant va s’initier à la nature au cours de ses promenades traditionnelles. A partir de la maison paternelle, deux directions sont possibles :  du côté de chez Swann (ou de Méséglise) et du côté des Guermantes, la particularité étant, aux yeux de l’enfant, que l’on ne peut passer de l’un à l’autre et que les deux côtés demeurent « dans des vases clos et sans communication entre eux. ».

 Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit ; la moindre parcelle de chacun d’eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière (…).  Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques, la distance qu’il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans l’esprit qui ne font pas qu’éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. 
 



 Toute cette première partie est d’ailleurs enchanteresse et poétique tant les fleurs « naturelles » y sont présentes, magnifiquement décrites, douées d'une vie intime, en confrontation avec les fleurs cultivées, sophistiquées, portées à la boutonnière des mondains ou le décolleté de ces dames (l’orchidée, le catleya).

C’est au mois de Marie que je me souviens d’avoir commencé à aimer les aubépines. N’étant pas seulement dans l’église, si sainte, mais où nous avions le droit d’entrer, posées sur l’autel même, inséparables des mystères à la célébration desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des flambeaux et des vases sacrés leurs branches attachées horizontalement les unes aux autres en un apprêt de fête, et qu’enjolivaient encore les festons de leur feuillage sur lequel étaient semés à profusion, comme sur une traîne de mariée, de petits bouquets de boutons d’une blancheur éclatante. Mais, sans oser les regarder qu’à la dérobée, je sentais que ces apprêts pompeux étaient vivants et que c’était la nature elle-même qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en ajoutant l’ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu cette décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance populaire et une solennité mystique. Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment comme un dernier et vaporeux atour le bouquet d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières, qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive.

Les fleurs témoignent du sentiment poétique de l’enfant mais sont liées aussi à sa « vie intellectuelle » et, plus tard, ce paysage intérieur le met directement en communication avec  son passé.

Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bleuets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais vivre, où j'exige avant tout qu'on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu'était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu'il m'arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu'ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon coeur."

C’est dans cette première partie que l’écrivain fait l'expérience de la madeleine sur laquelle est bâti tout l’édifice immense du souvenir des sept tomes de A la recherche du temps perdu. Fulgurante intuition qui, en rappelant à Marcel le souvenir de ce petit morceau de biscuit que sa tante Léonie lui donnait à goûter en la trempant dans son tilleul quand il était enfant, va permettre à l’écrivain de tenir le fil conducteur de toute son oeuvre, celui de la mémoire involontaire liée à des sensations, goût, odeur, son ... et des mécanismes de la création littéraire dans l’évocation du passé.

Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

 

Dans la haie d'aubépines : Carl Larsson  

On peut imaginer ainsi la première rencontre avec Gilberte


Avant de commenter la deuxième partie, Un amour de Swann, je dois dire que cette première partie Combray est d'une richesse que l'on ne pourrait épuiser. Il y a bien sûr, l'amour de Marcel pour sa mère à une époque contemporaine de Freud, la sensualité de Marcel qui s'éveille avec une scène de masturbation, la naissance de son amour pour Gilberte lors d'une rencontre devant les haies d'aubépine, l'homosexualité qui s'invite avec le personnage de mademoiselle Vinteuil et cette scène étonnante (sadisme ?) où cette dernière fait l'amour avec sa compagne en profanant le portrait de son père défunt, les préjugés sociaux, les parents de Marcel ne recevant pas Madame Swann qui n'est pas de leur monde, le snobisme de monsieur Legrandin, scène satirique à souhait, et celui du jeune Marcel attiré par les mondanités et qui est prêt à tout admirer dans la comtesse de Guermantes même si la réalité ne correspond pas à l'idéal rêvé...

Mais ce que je comprenais, c’est que Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob. Sans doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et moi-même nous aimions tant. Et si je demandais : « Connaissez-vous les Guermantes ? », Legrandin le causeur répondait : « Non je n’ai jamais voulu les connaître. ».

Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins par lui-même, qu’il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que d’eux que nous avons pu l’apprendre.

Je dois dire aussi que rien ne m’a autant plu, autant envoûtée que cette première partie intitulée Combray. Cela tient à ces descriptions magiques, odorantes, sensuelles,  vivantes, de la nature mais aussi des beautés architecturales, à cet amour des églises romanes ou gothiques… 

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j’accompagnais mes parents à la messe. Que je l’aimais, que je la revois bien, notre Église ! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours.

… à cette manière de confondre la réalité et l’art quand les personnages semblent sortis d’un tableau de Moyen-âge ou de la Renaissance et que l’on retrouve un peu encore dans un Amour de Swann mais beaucoup moins. Quel style à la fois précis, détaillé, ciselé et qui parle à l’imagination, fait lever des images, des émotions, des idées. Un régal ! J’ai aimé le point de vue adopté, celui d’un enfant qui découvre le monde, avec cette fausse naïveté corrigée par la vision de l’écrivain adulte qui intervient avec ironie si bien qu’il y a des passages pleins d’humour, franchement amusants. 

Et puis j’ai aimé aussi les personnages qui, même lorsqu’ils sont traités ironiquement, le sont aussi avec tendresse et douceur -ce qui ne sera plus vrai par la suite - comme la tante Léonie, la grand-mère et la mère de Marcel. Quant aux personnages du peuple, ils sont vivants, ils sont vrais, ainsi Françoise et son aide la pauvre Charité, Théodore le commis de monsieur Camus, le jardinier … 

Françoise et le jardinier, réconciliés, discutaient sur la conduite à tenir en cas de guerre :
— Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait mieux, parce que quand on la déclare il n’y a que ceux qui veulent partir qui y vont.
— Ah ! oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc.
Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait tous les chemins de fer.
— Pardi, pour pas qu’on se sauve, disait Françoise.
Et le jardinier : « Ah ! ils sont malins », car il n’admettait pas que la guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l’État essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n’est pas une seule personne qui n’eût filé.


Dans Combray, on sent l’amour du jeune garçon et celui de l’adulte pour ces personnages disparus et la nostalgie d’une époque enfuie.

 Les jeudis avec Marcel Proust :  billets déjà publiés sur Combray

Les métamorphoses de Françoise ICI

Albert Bloch ICI

Tante Léonie la vieillesse ICI

L'art, la charité de Giotto, les asperges de Manet, les nymphéas de Monet ICI

Soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire ICI :

 

Demain 16 Mai : Du côté de chez Swann : Deuxième partie : Un amour de Swann

 


 LC avec Miriam ICI

 


mercredi 3 juillet 2024

Marcel Proust : à l'ombre des jeunes filles en fleurs livres 1 et 2

 

A l'ombre des jeunes filles en fleurs est le seul livre de Proust que j’ai lu quand j'étais adolescente  et j’avoue que si je suis  allée jusqu’au bout du roman je n’ai pas eu envie de le lire la suite.
Et voilà que l’ennui recommence avec la première partie et le début de la seconde partie de A l'ombre des jeunes filles alors que j’ai tant aimé Combray dans du côté de chez Swann ! J'expliquerai pourquoi certains passages m'ont ennuyée.


                                                                               LIVRE  1

Claude Monet
 

Dans les livres 1 et 2 de A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le lecteur fait la connaissance, chez les parents de Marcel, de monsieur de Norepois, noble, ministre puis ambassadeur, occasion pour Marcel Proust de brosser le portrait de l’homme politique, conservateur, routinier, imbu de lui-même, qui a une opinion sur tout, un type d’homme qui est semblable dans tous les gouvernements, dit-il, et dans toutes les chancelleries.

« Je démêlai seulement que répéter ce que tout le monde pensait n’était pas en politique une marque d’infériorité mais de supériorité »
Le père de Marcel cultive cette amitié car il souhaite que son fils entre dans la diplomatie, ce que Marcel refuse obstinément.
Il y a un passage fort intéressant, à propos de Monsieur de Norepois, en ce qui concerne les classes aristocratiques, qui  m’a rappelé ce qu’en disait Laure Murat dans son Livre, Proust, roman familial.

 «   C’est d’abord parce qu’une certaine aristocratie, élevée dès l’enfance à considérer son nom comme un avantage intérieur que rien ne peut lui enlever (et dont ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore, connaissent assez exactement la valeur), sait qu’elle peut s’éviter, car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans résultat ultérieur appréciable font tant de bourgeois pour ne professer que des opinions bien portées et ne fréquenter que des gens bien pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement située, cette aristocratie sait qu’elle ne le peut qu’en augmentant son nom de ce qu’il ne contenait pas, de ce qui fait qu’à nom égal, elle prévaudra : une influence politique, une réputation littéraire ou artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à l’égard de l’inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux artistes ou aux savants dont l’appui aide à « percer » dans la branche où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage. »
 

Marcel Proust rejoint l’analyse de Balzac sur la haute aristocratie et les trois moyens de s’y faire admettre : un influence politique, une réputation littéraire ou artistique, une grande fortune.

Les évènements de l'époque, politiques ou sociaux, apparaissent, la crainte de la guerre avec l'Allemagne, la venue du tsar Nicolas II en France, l'affaire Dreyfus mais très rapidement. Ce n'est jamais développé. Madame Verdurin, quant à elle,  s'est fait installer l'électricité, signe de richesse.

 A titre personnel, un grand évènement survient dans la vie de Marcel qui témoigne de la vie culturelle à Paris.  Il est enfin autorisée à aller voir la Berma qui interprète Phèdre  et s’y rend avec sa grand mère. La Berma aurait pour modèle Réjane et Sarah Bernhardt. Pourtant ce qu’il avait tant souhaité, ce qu’il avait imaginé avec tant d’acuité, ne se révèle pas à la mesure de son imagination.

 

Réjane

« Sans doute, tant que je n’eus pas entendu la Berma, j’éprouvai du plaisir » mais dès qu’elle est sur scène le plaisir cesse car dans sa quête de la réalité le jeune homme ne parvient pas à cerner la vérité et à apprécier ce qu’il voit. Comme d’habitude, Marcel vit plus intensément ce qui est imaginaire que ce qui est réel.

 

Le temps

 

Marcel Proust enfant

La notion du Temps va prendre de plus en plus d'importance dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs. 

Proust part du constat que nous avons tous éprouvé :« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l'habitude le remplit.

Marcel prend conscience qu'il n'échappe pas à la règle et qu'il est soumis au temps, que lui aussi vieillit alors qu'il considérait jusque là qu'il se tenait au seuil de son existence qui n'avait pas encore commencé.

Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s’en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie.  En disant de moi : « Ce n’est plus un enfant, ses goûts ne changeront plus, etc. », mon père venait tout d’un coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps..."

 Il y a toujours, dans la Recherche, deux temps qui se superposent, le passé de Marcel et son présent, deux personnages qui se répondent au-delà des années, l'un, jeune, encore naïf, et qui souvent subit les évènements, l'autre plus âgé qui juge et fait preuve d'un esprit critique aiguisé. C’est bien sûr le Marcel écrivain qui parle ainsi. Le jeune Marcel est observateur et réfléchi, il est tout de même sous la coupe de ce Norepois, beau parleur. Celui-ci encourage le jeune homme à devenir écrivain mais lui confirme son manque de talent littéraire en critiquant ses vers et en portant un jugement négatif sur le fameux Bergotte dont la prose est trop mièvre à son goût et qui, surtout, n'a pas les mêmes opinions politiques que lui.

Mais le Temps effectue aussi des changements dans les personnages de La Recherche. Et c'est le privilège du romancier de montrer que rien n'est jamais immuable, figé et stable, que les gens évoluent, sont en mouvement dans le temps qui les façonne à sa guise, selon les évènements,  les expériences auxquelles ils sont soumis. "Il y a autant de différence de nous à nous-même que de nous à autrui", disait déjà Montaigne. 

Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant follement les battements de l’aiguille, de faire franchir au lecteur dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d’une page on a quitté un amant plein d’espoir, au bas de la suivante on le retrouve octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d’un hospice sa promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu’on lui adresse, ayant oublié le passé.

Ainsi dans cette première partie, on retrouve Swann marié à Odette et qui est devenu un personnage bien différent de celui que nous connaissions à Combray. Alors qu’avant il se piquait de ne pas évoquer ses connaissances aristocratiques par délicatesse pour épargner les susceptibilités de ses amis, le voilà qui se vante de ses moindres relations et devient « un vulgaire esbrouffeur » quand il reçoit des personnages moins haut placés que ceux qu’il fréquentait jadis mais qui témoignent de la réussite de sa femme.  Ce changement si étonnant s’explique parce qu’il est devenu « le mari d’Odette » mais, nous dit Proust, plus largement,  il s’agit d’une vérité « applicable à l’humanité en général »  : .

« Swann empressé avec ces nouvelles relations et les citant avec fierté, était comme ces grands artistes modestes ou généreux qui, s’ils se mettent à la fin de leur vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction naïve des louanges qu’on donne à leurs plats ou à leurs plates-bandes pour lesquels ils n’admettent pas la critique qu’ils acceptent aisément s’il s’agit de leurs chefs-d’œuvre ; ou bien qui, donnant une de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur perdre quarante sous aux dominos ».

C’est là que nous apprenons pourquoi Swann qui n’aime plus Odette à la fin de Un amour de Swann l’a épousée et comment ce mariage, contre toute attente, n’est pas aussi malheureux qu’il semble l’être, chaque époux laissant à l’autre sa liberté. Swann amoureux souffrait d’une jalousie maladive, il est paisible plus parce qu’il n’aime plus et tolère les amants de sa femme, ayant lui-même des maîtresses.

Swann n’est pas le seul à avoir changé. Il en de même du docteur Cottard devenu hautain et « glacial » alors qu’il était timide et emprunté, et dont les calembours idiots qu’il continue à commettre semblent être désormais recevables depuis qu’il est reconnu comme un grand clinicien.

L'amour pour Gilberte, les conversations de salon

Jeanne Pouquet, modèle de Gilberte

Swann n’est donc plus reçu chez les parents de Marcel. Celui-ci, pourtant, toujours amoureux de Gilberte comme nous l’avions vu dans la troisième partie de Du côté des chez Swann,  cherche à se concilier les bonnes grâces du père en lui écrivant mais en vain. Gilberte lui rapporte sa lettre. Il continue à la rencontrer aux jardin des Champs Elysées où il joue aux barres avec elle et à d’autres jeux un peu plus troubles. On ne sait jamais quel âge il a réellement. Il ne sera admis chez les Swann qu’après sa maladie qui lui vaut une invitation de Gilberte. Là encore j’ai trouvé long et répétitif l’analyse de son amour, de sa jalousie, de son combat pour oublier Gilberte et en même temps de la peur qu’il a de l’oublier ! D’autant plus que l’on a l’impression que cet amour n’existe que dans sa tête, que Gilberte n’y a jamais répondu, qu’il invente ses fâcheries et que Marcel souffre parce qu’il veut souffrir !  L’imagination est toujours plus forte que la réalité pour lui même s’il s’agit d’amour. 

Finesse de l'analyse, oui, mais impression de répétition comme si la même idée était retournée une fois, deux fois et plus sans apporter d'idées nouvelles !

"...  je me disais tristement que notre amour, en tant qu’il est l’amour d’une certaine créature, n’est peut-être pas quelque chose de bien réel, puisque si des associations de rêveries agréables ou douloureuses peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu’à nous faire penser qu’il a été inspiré par elle d’une façon nécessaire, en revanche si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces associations, cet amour, comme s’il était au contraire spontané et venait de nous seuls, renaît pour se donner à une autre femme."

De même les conversations oiseuses des invités d’Odette m’ennuient :  madame Bontemps, madame Cottard et parfois l’odieuse Verdurin ! Je pensais être débarrassée de ce personnage mais pas du tout, elle est là, on parle d’elle, elle occupe la scène ! Je sais bien que Proust veut montrer le vide de ces gens-là, leur sottise, leur méchanceté et leur hypocrisie, il y parvient d’ailleurs fort bien, ce sont des êtres creux et par cela inintéressants ! J’ai l’impression que tout cela a déjà été dit dans Un amour de Swann et avec une ironie caricaturale que je trouve bien moins vivante ici.  Bref! je le répète, je m’ennuie ! 

 

L'art du portrait

 

Boticelli : Vierge du Magnificat

 

Je m'ennuie donc ! En même temps pas toujours et heureusement ! Alors que Marcel souffre d’amour et de jalousie, l’un ne va pas sans l’autre pour lui, Gilberte lui échappant et faisant preuve d’indépendance voire de dureté, il est fascinée par madame Swann, ses toilettes, son univers, ses fleurs, qui représentent toute l’élégance, tout le raffinement qu’il admire. Les portraits qu'il dresse d'elle témoigne de son sens artistique très vif  lors de magnifiques descriptions d’Odette vue par son mari comme un oeuvre d’art entre Renaissance italienne...

"Swann possédait une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu’il avait achetée parce que c’était exactement celle de la Vierge du Magnificat. Mais Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de bluets, de myosotis et de campanules d’après la Primavera du Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout bas comme elle donnait sans s’en rendre compte à ses mains pensives le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui trempe sa plume dans l’encrier que lui tend l’ange, avant d’écrire sur le livre saint où est déjà tracé le mot Magnificat. Mais il ajoutait : « Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu’elle le sût pour qu’elle fît autrement.»

et art contemporain, l'influence du peintre américain Whisler.  

 

Whisler Harmonie en rose et or
 

"Tout d’un coup, sur le sable de l’allée, tardive, alentie et luxuriante comme la plus belle fleur et qui ne s’ouvrirait qu’à midi, Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d’elle une toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve ; puis elle hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon de soie d’une large ombrelle de la même nuance que l’effeuillaison des pétales de sa robe. "

 

 Des scènes de comédie

 

Adrien Proust : le père de Marcel

 Et puis, Marcel Proust fait toujours preuve d'humour et certains passages ressemblent à de véritables scènes de comédie !

Ainsi le fameux boeuf à la gelée de Françoise, moment de gloire de la servante qui triomphe avec son chef d’oeuvre. Celui-ci donne lieu à une petite scène de comédie très vive. J’aime bien dès qu’il y a Françoise dans le roman  et je cite le passage en entier tant il m'amuse ! !

"Et depuis la veille, Françoise, heureuse de s’adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait certainement un don, stimulée, d’ailleurs, par l’annonce d’un convive nouveau, et sachant qu’elle aurait à composer, selon des méthodes sues d’elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l’effervescence de la création ; comme elle attachait une importance extrême à la qualité intrinsèque des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de son œuvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus beaux carrés de romsteck, de jarret de bœuf, de pied de veau, comme Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir les blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II. Françoise dépensait dans ces allées et venues une telle ardeur que maman voyant sa figure enflammée craignait que notre vieille servante ne tombât malade de surmenage comme l’auteur du Tombeau des Médicis dans les carrières de Pietraganta. Et dès la veille Françoise avait envoyé cuire dans le four du boulanger, protégé de mie de pain comme du marbre rose, ce qu’elle appelait du jambon de Nev’York. Croyant la langue moins riche qu’elle n’est et ses propres oreilles peu sûres, sans doute la première fois qu’elle avait entendu parler de jambon d’York avait-elle cru — trouvant d’une prodigalité invraisemblable dans le vocabulaire qu’il pût exister à la fois York et New York — qu’elle avait mal entendu et qu’on aurait voulu dire le nom qu’elle connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d’York se faisait précéder dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de : New qu’elle prononçait Nev’. Et c’est de la meilleure foi du monde qu’elle disait à sa fille de cuisine : « Allez me chercher du jambon chez Olida. Madame m’a bien recommandé que ce soit du Nev’York. » Ce jour-là, si Françoise avait la brûlante certitude des grands créateurs…
Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le Michel-Ange de notre cuisine sur d’énormes cristaux de gelée pareils à des blocs de quartz transparent.

Enfin, Marcel fait connaissance chez Swann de celui qu’il admire tant, l’écrivain Bergotte et a, avec lui une longue conversation. Ce qui donne lieu à la scène suivante pleine d’humour  car les parents de Marcel n’aiment pas Bergotte dont Mr Norepois a jugé les moeurs dépravés.

Mais comme, n’eussé-je pas raconté ce que Bergotte avait dit de moi, rien ne pouvait plus quand même effacer l’impression qu’avaient éprouvée mes parents, qu’elle fût encore un peu plus mauvaise n’avait pas grande importance. D’ailleurs ils me semblaient si injustes, tellement dans l’erreur, que non seulement je n’avais pas l’espoir, mais presque pas le désir de les ramener à une vue plus équitable. Pourtant, sentant au moment où les mots sortaient de ma bouche, comme ils allaient être effrayés de penser que j’avais plu à quelqu’un qui trouvait les hommes intelligents bêtes, était l’objet du mépris des honnêtes gens, et duquel la louange en me paraissant enviable m’encourageait au mal, ce fut à voix basse et d’un air un peu honteux que, achevant mon récit, je jetai le bouquet : « Il a dit aux Swann qu’il m’avait trouvé extrêmement intelligent. » Comme un chien empoisonné qui dans un champ se jette sans le savoir sur l’herbe qui est précisément l’antidote de la toxine qu’il a absorbée, je venais sans m’en douter de dire la seule parole qui fût au monde capable de vaincre chez mes parents ce préjugé à l’égard de Bergotte, préjugé contre lequel tous les plus beaux raisonnements que j’aurais pu faire, tous les éloges que je lui aurais décernés, seraient demeurés vains. Au même instant la situation changea de face :
— Ah !… Il a dit qu’il te trouvait intelligent ? dit ma mère. Cela me fait plaisir parce que c’est un homme de talent.
— Comment ! il a dit cela ? reprit mon père… Je ne nie en rien sa valeur littéraire devant laquelle tout le monde s’incline, seulement c’est ennuyeux qu’il ait cette existence peu honorable dont a parlé à mots couverts le père Norpois, ajouta-t-il sans s’apercevoir que devant la vertu souveraine des mots magiques que je venais de prononcer la dépravation des mœurs de Bergotte ne pouvait guère lutter plus longtemps que la fausseté de son jugement.
— Oh ! mon ami, interrompit maman, rien ne prouve que ce soit vrai. On dit tant de choses. D’ailleurs, M. de Norpois est tout ce qu’il y a de plus gentil, mais il n’est pas toujours très bienveillant, surtout pour les gens qui ne sont pas de son bord.
— C’est vrai, je l’avais aussi remarqué, répondit mon père.
— Et puis enfin il sera beaucoup pardonné à Bergotte puisqu’il a trouvé mon petit enfant gentil, reprit maman tout en caressant avec ses doigts mes cheveux et en attachant sur moi un long regard rêveur.