samedi 16 juin 2018

Jean-Marie Blas de Roblès : Là où les tigres sont chez eux (2)



Voici la suite de la  LC  que nous proposons Ingannmic et moi. Comme je l’ai expliqué dans le billet 1 nous avons décidé de publier chaque samedi du mois de Juin un texte donnant nos impressions sur ce livre  de Jean-Marie Blas de Roblès : Là où les tigres sont chez eux.  Nous avons divisé arbitrairement le livre en quatre parties.

La première partie du chapitre I au Chapitre VII. Voir ICI

 La seconde partie du chapitre VIII à XV


Ecrire plusieurs billets sur un seul livre  donne certaines libertés. Comme il n’est pas question de rendre compte de tout le roman et surtout d’un roman fleuve comme celui-ci, j’ai décidé, aujourd'hui, de m’arrêter seulement sur ce qui me sollicite, m'intéresse, me pose question,  et ceci sans chercher à avoir une ligne conductrice.

Le Titre

Au chapitre XI, l’auteur revient sur le titre donné au roman : Là où les tigres sont chez eux. Déjà en exergue,  cette citation tirée d’un passage de Goethe extrait de Les Affinités électives intriguait  : «  Ce n’est pas impunément qu’on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les tigres et les éléphants sont chez eux ».
La première réaction est de se dire qu’il n’y a ni tigre, ni éléphant au Brésil ! C’est Euclides, un personnage dont je vais parler plus longuement, qui en donne l’explication même si Eléazard lui reproche de détourner la citation de Goethe : « nous avons ici, vous en conviendrez sans doute, bon nombre de mâles qui allient la lourdeur d’un pachyderme  à la  férocité du fauve. »
Le docteur Euclides da Cunha fait allusion ici au colonel Moreira  qui n’a de cesse d’accroître sa richesse dans de louches transactions en cherchant à vendre les terres de la presqu’île d’Alcantaraz. On sait que les américains du Pentagone sont impliqués. Et ceci à l’insu de sa femme Carlotta qui est la propriétaire d'une grande partie d'entre elles.  C’est ce que celle-ci découvre par hasard. Cette dernière est une femme humiliée par son mari, malheureuse, et qui ne vit que pour son fils Mauro, jeune chercheur, paléontologue, parti en expédition dans le Mato Grosso avec des chercheurs dont l’ex-épouse d’ Eléazard, Elaine. A travers le colonel Moreira apparaît une critique virulente des classes dirigeantes du Brésil, de leur corruption, leur absence de scrupules et leur immoralité .

Dans cette deuxième partie, l’expédition dans le Mato Grosso sur le fleuve Uruguay tourne mal. Nous sommes là, en plein dans le roman d’aventure qui montre un Brésil sauvage par sa nature mais aussi par les hommes qui y vivent, les trafiquants de drogue ! Encore des tigres ! Du coup, le suspense est à son comble.

Euclides da Cunha


Dès le chapitre VIII du roman, le lecteur fait connaissance avec le docteur Euclides da Cunha, un personnage qui tient une place modeste, pour l’instant, dans le développement de l’histoire mais importante par son influence morale et philosophique sur les autres personnages.
Euclides da Cunha, un ami d’Eléazard est un vieux monsieur aux vêtements désuets qui a « une bonhomie à la Flaubert mêlée à un calme et une courtoisie sans faille » et dont le savoir encyclopédique et la clairvoyance fascinent. Un sage. Lui aussi a été jésuite mais ne l’est pas resté et rien en lui ne fait penser à un homme d’église. On ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec Kircher, jésuite lui aussi, mais à une époque où l’inquisition exigeait que l’on soit dans l’orthodoxie, il ne peut avoir la liberté d'Euclides; Kircher, érudit lui aussi, avec un savoir encyclopédique mais la sagesse en moins.

Dans ce livre, Euclides est celui qui pose des questions qui me touchent parce qu’elles sont universelles et nous renvoient à nous-mêmes, à notre époque.
Il explique à son ami Eléazard que les jésuites disent d’un défroqué, qu’il s’est « satellisé », exprimant ainsi l’idée que celui-ci reste en orbite autour de la Compagnie de Jésus sans pouvoir s'en éloigner. Ce qui signifie qu'on ne peut échapper à "la domestication",  à "un dressage du corps et de l’esprit" qui a pour but d'obtenir l’obéissance.

« Transgresser une règle, toutes les règles, revient toujours à s’en choisir d’autres, et donc à revenir dans le giron de l’obédience. On a l’impression de se libérer, de changer son être en profondeur, alors qu’on a simplement changé de maître. Le serpent qui se mord la queue. »

Je suis frappée par la justesse de ces propos qui expliquent combien les mentalités sont longues à évoluer. On peut vivre dans un pays libre et se comporter comme si on ne l’était pas parce que l’on a subi antérieurement un « dressage du corps et de l’esprit ». C’est ce qui explique à mes yeux pourquoi ce sont souvent les femmes,  quand elles sont élevées dans certaines traditions, qui se montrent les plus conservatrices. Je me souviens d’une de mes voisines qui dans les années 60-70 m’avait dit : "Tu ne devrais pas faire de politique, ce n’est pas joli pour une femme ! "

Pour Euclides, l’obéissance est toujours servile et humiliante :

« Plus j’avance en âge, plus je suis convaincu que la révolte est le seul acte de liberté et pas conséquent de poésie. C’est la transgression qui fait avancer le monde, parce que c’est elle, et elle seule qui génère les poètes, les créatures, ces mauvais garçons qui refusent d’obéir à un code, à un état, à une idéologie, à une technique, que sais-je… à tout ce qui présente un jour comme le fin du fin, l’aboutissement incontestable et infaillible d’une époque. »

ou encore

« Ce ne sont pas les idées qui tuent : ce sont les hommes, certains hommes qui en manipulent d’autres au nom d’un idéal qu’ils trahissent avec conscience, et parfois même sans le savoir. Toutes les idées sont criminelles dès qu’on se persuade de leur vérité absolue et qu’on se mêle de les faire partager à tous. Le christianisme lui-même - et quelle idée plus inoffensive que l’amour d’autrui n’est-ce pas ? - le christianisme a fait plus de morts à lui tout seul que bien des théories de prime abord plus suspectes. Mais la faute en revient uniquement aux chrétiens, pas au christianisme ! A ceux-là qui ont transformé en doctrine sectaire ce qui n’aurait dû rester qu’un élan du coeur ! Non, mon  cher ami, une idée n’a jamais fait de mal à quiconque. »

Pas besoin de souligner combien cette remarque est d’actualité !

Moema


La fille d’Eléazard, Moema est un personnage ambigu qui m’interroge. Nous avons eu la discussion suivante chez Ingannmic, dans les commentaires.
Claudialucia
Ah! Tu as trouvé sympathique la fille d' Eléazard ? Bien sûr, ce qui est positif chez elle, c'est l'intérêt et même plus l'amitié et la solidarité qu'elle manifeste envers tous ces pauvres gens (les pêcheurs) qui survivent tant bien que mal et dont la misère la touche.. Mais son comportement envers son père me répugne. Elle se comporte en fille de riche et ne s'intéresse qu'à son argent. Si encore elle avait été mal aimée dans son enfance, mais ce n'est pas le cas. De même envers Thaïs, la fille qu'elle prétend aimer. En fait, je la trouve égoïste, assez cruelle, sans compter son immaturité qui l'amène à se droguer. Elle a bien des petits scrupules de temps en temps mais elle met bien vite son mouchoir dessus.

C'est quelque chose que je trouve émouvant chez Eléazard : son grand amour pour sa fille et sa trop grande indulgence qui finissent par se retourner contre lui. Sa fille pense que son père ne s'intéresse pas à elle et qu'il lui donne tout cet argent pour se débarrasser d'elle et ne pas avoir de problème ! Cela m'a interpellée et touchée. On ne peut pas avoir des enfants sans se poser ce genre de questions. Où s’arrête l’indulgence ? Quelles sont les limites ?  D'ailleurs, par la suite Euclides fera remarquer à Eléazard que l'on doit savoir mettre des limites. Mais j'anticipe !
Ingannmic 
Concernant Moéma, je suis d'accord avec toi sur son immaturité, mais je ne sais pas pourquoi, je suis confiante dans le fait qu'elle évoluera par la suite, et que ce sont là des errements de jeunesse qui disparaîtront avec les expériences de la vie, qu'elle saura alors ne laisser parler que ce qu'il y a de bon en elle, et rendra constructive son indignation face à l'injustice (je me fourvoie peut-être complètement).


Eléazard et Kircher

 

Hunt Emerson : Kircher  "Rien n'est si beau que de tout savoir"
Quant à Anathase Kircher, le brillant polymathe, il est toujours aussi fou et aussi génial ! J'ai cherché dans le Net des images des inventions de Kircher décrites dans ce livre. 
Par exemple, l'horloge fonctionnant avec des fleurs. En Provence, Kircher découvre que les tournesols  se déplacent suivant le soleil et cela donne :

Kicher : l'horloge avec tournesols

Kircher : orgue à chats
 Les chats sont placés selon le ton de leur voix et crient chaque fois que la touche en s'abaissant pince leur queue. Ami(e)s des chats s'abstenir !

Kircher : la lanterne magique
"A peine fûmes-nous plongés dans une totale obscurité que la Vierge Marie nous apparut, grandeur nature et irradiée de lumière, comme flottant sur les murs.  (...) le diable se manifesta environné de flammes mouvantes, cornu, grimaçant, épouvantable à regarder  !
- L'ennemi ! Hurla Kircher couvrant de sa voix de stentor les cris d'effroi de l'assitance..."

Et oui, inventeur de génie ! mais il s'en sert un peu trop pour mystifier !  D'ailleurs, dans ces chapitres, les relations d’Eléazard et d'Anathase Kircher  n’ont pas changé. Il ne l’aime pas plus qu’avant : "Kircher ne cherche pas la vérité ni même la vraisemblance, il cherche l'étonnement".

Holbein : anamorphose tête de mort premier rang


A propos des inventions de Kircher, Eléazrad écrit :

« Kircher appartient encore au monde d’Arcimboldo : s’il apprécie les anamorphoses, c’est parce qu’elles montrent la réalité « telle qu’elle ne l’est pas ». Pour exister vraiment, paysages, animaux, fruits et légumes ou objets de la vie courante doivent recomposer le visage de l’homme, de la créature divine à qui la terre est destinée. Avec les miroirs déformants ou ceux, au contraire, qui rétablissent des aberrations optiques savamment calculées, le christianisme de la contre-réforme prend à son compte le mythe platonicien de la caverne et le transforme en spectacle pédagogique : durant notre existence, nous ne voyons jamais que les ombres de la vérité divine. Parce qu’il incite à la luxure, ce beau visage féminin est voué à l’enfer, enseignent les miroirs qui le déforment atrocement; ce magma de couleurs sanguinolentes aura un jour une signification, promettent les miroirs cylindriques qui en redressent les formes et le métamorphosent en image du Paradis. »


Kircher était aussi l'ami du Bernin. C'est lui qui est imagine la Fontaine des quatre fleuves que Le Bernin réalisera : le Gange, le Danube, le Nil,  Rio de la Plata surmontés d'un obélisque égyptien. C'est Kircher aussi qui donnera la traduction des hiéroglyphes gravés sur l'obélisque, écriture qu'il prétendait connaître, alors qu'il n'en était rien !

Rome la Fontaine des Quatre Fleuves Kircher/ le Bernin
 
A ce stade du livre, au chapitre XV, non seulement je n’ai éprouvé aucune lassitude mais je suis impatiente d’en savoir plus. Parfois, lorsque je suis arrêtée dans la lecture d’un de ces récits enchâssés l'un dans l'autre, et que celui-ci laisse place à un autre, je me sens un peu frustrée car j’ai envie d’en savoir plus tout de suite ! Alors il faut que je prenne de l'avance.

Billet n ° 3  Samedi 23 Juin

8 commentaires:

  1. Excuse-moi, je me perds un peu dans ce livre... PS : En revanche, j'aime beaucoup l'anecdote sur ta voisine... Le pire, c'est que ça continue en 2018, on entend encore des phrases de ce type-là !

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    1. Ce n'est pas étonnant que tu te perdes, c'est un livre à rallonge ! C'est pourquoi je n'essaie pas de raconter mais de souligner ce que je trouve intéressant.

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  2. Ça y est, mon billet est paru !! J'ai eu un peu de mal à l'écrire, j'avais l'impression de me répéter. Du coup, je trouve que c'est une bonne idée de s'attarder sur certains points, sans réelle logique chronologique, comme tu l'as fait. C'est marrant de voir que certains points a priori accessoires, ou anecdotiques semblent nous avoir marquées toutes les deux... je pense notamment aux inventions de Kircher. L'orgue à chats m'a d'ailleurs un peu fait grincer des dents... et je n'en parle pas dans mon billet, mais le passage où Capsar se retrouve enfermé avec leur hôtesse de la Villa Palagonia m'a beaucoup fait rire !

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    1. Je n'ai pas eu le temps non plus de souligner les passages parodiques ! Pauvre Caspar ou plutôt Heureux Caspar !
      Moi aussi j'éprouve des difficultés : impression de se répéter et peur d'en dire trop en racontant l'histoire.

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  3. Expérience intéressante que ces billets communs, et à épisodes. Il faut bien sûr un livre assez épais et qui soit riche!

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  4. Merci pour ce second épisode, en ce qui me concerne l'intérêt ne baisse pas. Cet Euclides et ce Kircher vont me plaire énormément, je le sens. J'apprécie comme toi la justesse de certaines des réflexions que tu cites.
    Bravo pour cette belle analyse !

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  5. ces articles sont passionnants!

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  6. C'est une somme dans laquelle tu t'es engagée, ce que je comprends parfaitement ! C'est une façon bien intéressante de rendre compte d'un livre que de parler uniquement des choses qui nous interpellent d'une façon ou d'une autre. Chacun lit à sa façon, retient de sa lecture ce qui le touche. Croiser ainsi les regards est certes complexe mais bien enrichissant. Merci à vous deux !

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