samedi 9 juin 2018

Jean-Marie de Roblès : Là où les tigres sont chez eux (1)



Le roman de Jean-Marie Roblès Là où les tigres sont chez eux attendait patiemment dans ma PAL depuis de nombreuses années lorsque Ingammic  me l’a proposé pour une lecture commune.
Nous avons décidé toutes deux de mener cette LC un peu différemment par rapport à l’habitude. Nous allons consacrer chaque samedi du mois de Juin à un billet donnant nos impressions sur ce livre sous la forme d’un lettre envoyée à l’autre. Nous avons divisé arbitrairement le livre en quatre parties.

La première partie du chapitre I au Chapitre VII.
Alcaranta (source)

J’ai donc commencé ce roman fleuve dont l’action se passe au Brésil et dans biens d’autres lieux, un roman dense et labyrinthique comme la forêt amazonienne où l’écrivain nous entraîne (entre autres ! ), un roman aux multiples entrées, ce qui fait que je ne sais pas encore au moment où j’écris ces lignes sous quel angle l’aborder ! Les personnages sont si nombreux et les récits qui se croisent ne le sont pas moins. Car imbriquées les unes dans les autres, les histoires se déroulent d’un chapitre à l’autre en s’interrompant pour laisser place à une autre. En fait, il me semble lire plusieurs romans en même temps.
Le procédé n’est pas nouveau, certes, mais ce livre plein de ramifications, est malgré tout assez étonnant tant il aborde des thèmes différents et se collette à des genres littéraires divers, du roman d’aventure, à l’essai biographique, au roman historique, au roman social et politique..

 Au moment même où j’écris que je ne sais pas comment aborder ce livre, il m’apparaît que c’est finalement assez aisé si l’on suit les deux personnages conducteurs du récit liés si indissolublement l’un à l’autre qu’ils forment à eux deux le fil d’Ariane du roman.

Athanase Kircher, jésuite allemand, érudit, esprit encyclopédique affamé de savoir, curieux de tout, linguiste et scientifique, savant, inventeur de nombreux instruments, ayant vécu au XVII siècle est le sujet d’une biographie que Eleazard Von Wagau, correspondant franco-allemand au Brésil, installé dans l’ancienne ville coloniale d’Alcantara, doit annoter. A partir d’eux, directement ou indirectement, de près ou de loin, gravitent tous les autres personnages.

Je ne connaissais pas Athanase Kircher. C’est à lui que je consacrerai ce billet parce que le personnage et ses rapports avec Eleazard chargé de lire et d’analyser le personnage me passionnent et m’intriguent.
La curiosité de Kircher, sa mémoire hors du commun, sa culture encyclopédique sont admirables mais le personnage est complexe et plein de contradictions. On pense souvent à Vinci  en lisant ce passionnant récit qui nous amène d’Allemagne pendant la guerre de trente ans où Kircher fuit les persécutions menées contre les jésuites par les protestants en France  jusqu’en Italie, Rome, la Sicile. Il est accompagné dans son périple par son jeune disciple, Kaspar Schott, qui est aussi l’auteur, admiratif et médusé, de la biographie de son maître vénéré. 
Et c'est vrai que Kircher est fascinant, j'aime sa curiosité, même si ses recherches scientifiques  aboutissent très souvent à l’erreur.
Pour donner un exemple, son amour de la science le pousse à escalader l’Etna en éruption afin de s’approcher le plus près possible du cratère. Le savant ne recule devant rien pour étudier l’éruption en cours et ceci au milieu de roches en fusion et des coulées de lave. Le récit est à la fois grandiose et comique vu et raconté par le disciple qui, on le comprend, éprouve une peur bleue et décrit son maître à moitié rôti, inconscient du danger, tout à son étude !  Mais alors que Kircher fonde ainsi une science nouvelle, la volcanologie, il se trompe grossièrement en  concluant devant toutes sortes de bêtes fuyant le volcan, que « certains animaux naissent du feu lui-même, comme les mouches s’engendrent du fumier et les vers de la putréfaction. »

Cette propension à se tromper expliquerait-elle l’animosité que lui témoigne Eléazard ? Celui-ci s'interroge lui-même, troublé par les sentiments qu’il éprouve, ce mélange de fascination, répulsion :
« A mieux considérer les choses, il avait, en effet, du ressentiment dans sa façon de dénigrer le jésuite en permanence. Quelque chose comme la réaction haineuse d’un amant bafoué ou celle d’un disciple incapable d’assumer la stature de son maître. »
 Peut-être est-il déçu par ces erreurs monumentales qui pourtant accompagnent  des observations justes et des intuitions de génie ?
Ce serait injuste car la conquête du savoir se fait par étapes, et si Kircher a permis d’aller plus loin, il a donc oeuvré pour l’humanité même s’il n’a pas abouti à la vérité. De très grands savants se sont trompés avant lui.  Ou peut-être lui en veut-il de gaspiller son savoir pour servir les fêtes des grands, et se poser, en illusionniste, en magicien en utilisant les instruments de son invention. Il est d’ailleurs assez génial comme metteur en scène !
On a déjà, il me semble, à ce stade du roman,  un embryon de réponse :  quand Kircher arrive à Rome au moment ou Galilée est condamné. Loin de partager la colère de Peiresc, grand savant,  astronome, contre les inquisiteurs et leur obscurantisme, il défend ses frères jésuites et adopte une façon de penser qui ne lui créera pas d'ennui même s'il avoue par ailleurs qu'il tient pour vrai l'avis de Galilée et de Copernic. Lâcheté ? Eléazard va plus loin.  Il parle même d'escroquerie à son propos.
 Il faut dire qu'il a consacré 15 ans de sa vie à Kircher pour une thèse qu'il a fini par abandonner. Pourquoi ? On comprend alors qu'il puisse éprouver un sentiment d'échec cuisant. Il faut dire aussi que c'est un homme revenu de tout,  d'un pessimisme absolu.
Pourtant et c'est pourquoi il est attachant, il est capable d'amour envers sa femme Elaine qui le quitte, envers sa fille Moema, qui fait des études -si l'on peut dire-  à Fortaleza et abuse de sa gentillesse. Il a du respect et de l'indulgence pour Soledade, sa femme de ménage brésilienne, et s'il constate que Loredana, la belle italienne dont il fait connaissance dans le restaurant d'Alfredo, a un un "cul très intelligent", il ne lui saute pas dessus !

Voilà, je trouve ces deux personnages passionnants et à la fin du cette première partie, déjà très riches et complexes. Un autre personnage me plaît beaucoup, c'est Elaine qui part à la recherche de fossiles dans le Matto Grosso avec une équipe de chercheurs.  Mais son personnage demande à être étoffé. Je me pose aussi beaucoup de questions sur Loradana. Que fait-elle dans cette ville hors du monde ? Quel secret porte-t-elle ? Et puis il y aussi Nelson, un handicapé qui vit dans la favela de Pirambu à Fortaleza. Il s'est promis de venger son père mort dans une aciérie qui appartient au colonel José Moreira de la Roche , un personnage que nous découvrons odieux dès qu'il apparaît.

Enfin, autre personnage et non des moindres, le Brésil.  Jean Marie Blas de Roblès nous le fait voir - et c'est envoûtant- dès les premières pages à travers la description d'Alcantara, une ancienne ville baroque abandonnée, à moitié en ruines. Mais il ne s'agit pas d'une visite touristique ! Dès cette première partie, nous sommes confrontés à l'affreuse disparité qui règne entre les puissants corrompus à la fortune colossale, aux propriétés immenses (la fazenda du colonel Moreira à Sao Luis)  et la misère du peuple brésilien qui lutte pour la survie.

Je conclus ce billet par ce texte sur Alcaranta

Eléazard laissa errer son regard à travers la grande fenêtre qui lui faisait face. Elle s'ouvrait directement sur le jungle, ou plus exactement sur la mata, cette luxuriance de grands arbres, de lianes torses et de feuillages qui avait repris possession de la ville sans que nul n'y trouve à redire. Cette ancienne ville baroque, le fleuron de l'architecture du XVIII siècle, tombait en ruine. Abandonnée par l'histoire depuis la chute du marquis de Plombal, phagocytée par la forêt, les insectes et l'humidité, elle n'était plus habitée que par une infime population de pêcheurs, trop pauvres pour vivre ailleurs, que dans des cabanes de tôles, d'argile et de bidons, ou des taudis à moitié écroulés.


LC  avec Ingammic ICI

19 commentaires:

  1. Ton billet est très développé, et rend parfaitement compte de la prédominance de ces deux personnalités que sont Athanase Kircher et Eléazard dans cette première partie du roman. De même, tu mets bien en évidence les contradictions de Kircher, et la relation un peu ambiguë qui se nous entre Eléazard et son sujet d'étude. J'ai été plus succincte que toi, je développerais sans doute davantage dans le prochain billet... je vois que nous avons toutes les deux eu envie d'aller voir à quoi ressemble Alcântara !
    A samedi prochain, et bonne lecture !

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    1. Oui, comme toi, j'ai eu envie de voir Alcatanra ! C'est magnifique et étonnant cette ville en train de se fondre dans la végétation.

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  2. Lu à sa sortie je n'avais pas accroché

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    1. Pourquoi ? J'aimerais savoir ! Cela m'étonne étant donné ce que je sais de tes goûts; il est tellement foisonnant que l'on doit pouvoir y trouver des centres d'intérêt.

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  3. Très bonne idée que cette lecture au fil de l'eau. J'aime suivre vos impressions et suis curieux de voir comment elles vont évoluer au cours de la lecture.

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    1. Merci de nous suivre ! Nous-mêmes nous ne savons pas où va nous amener ce fil de l'eau surtout quand il s'agit de fleuve brésilien et d'un pays aussi vaste que le Brésil.

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  4. Ce livre patiente également depuis quelques temps dans ma pile !
    C'est original cette idée de critiques à épisodes. En tout cas, ça donne envie de plonger dans cet univers multiple, j'adore ce mélange d'érudition, d'aventure, d'histoire. Cette ville et l'ambiance me font un peu penser aux films de Herzog.
    J'attends la suite !

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    1. Je l'avais depuis des années ! Et je ne suis pas déçue. Comme toi j'adore ce mélange, histoire , érudition, aventure...

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  5. En effet, ça a l'air passionnant. Mais je n'ai pas compris : c'est un livre chroniqué en 4 fois ou 4 tomes ?

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    1. Il s'agit d'un seul volume de plus de 700 pages. Pour pouvoir écrire quatre billets, nous l'avons partagé en quatre mais d'une manière arbitraire liée non au sens mais au nombre de pages.

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  6. Il faudrait que je tente la lecture de ce pavé... je vais attendre la suite de vos impressions. Je ne saurais pas détailler autant ma lecture, mais c'est très intéressant de vous lire.

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    1. C'est à dire que en lui consacrant quatre billets, on peut développer davantage certains aspects qui nous ont marqués. Malgré tout, on en laisse de côté !

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  7. je connais ce titre, mais j'étais loin de me douter que le contenu est aussi intéressant! tu donnes très envie...

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  8. J'ai peur de ne pas me retrouver dans ce côté très foisonnant ! mais j'ai peut-être tort, une fois lancée on suit et voilà ..

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  9. Belle idée que ces épisodes (pour un pavé, très bien) Je l'ai lu, et ne me souvenais que de Brésil, bizarre!

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  10. "Là où les tigres sont chez eux" je me suis posé la question de ce titre (dont j'ai eu réponse : c'est une citation) puisqu'il n'y a pas de tigre au Brésil par contre il y a des jaguars. J'ai eu la chance de rendre visite à des cousins qui vivent en Guyane mitoyenne du Brésil et de suivre leurs pas en forêt amazonienne >

    http://cergipontin.blogspot.com/search/label/Chutes%20Voltaire

    Marcher pieds nus ou dormir dans un hamac en forêt je n'aurais jamais osé

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  11. Il me faudrait partir pour un long séjour dans un endroit très calme mais je savoure tes remarques et explications.

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  12. Je ne connais ni le livre ni l'auteur, mais votre idée de lecture commune et d'écriture quotidienne me ravit. Je reviendrai donc poursuivre car c'est très intéressant.

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  13. C'est une belle idée que cette idée de chroniquer en plusieurs petits bouts. Je ne sais pas trop néamoins si j'ai envie de me lancer en ce moment dans un si gros pavé :0)

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