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dimanche 9 août 2026

Marivaux : l'auteur le plus joué du festival d'Avignon 1998

 

 

 Pierre de Marivaux l'auteur le plus joué en 1998

 


 

J'ai retrouvé dans mes archives du Festival d'Avignon un article que j'avais rédigé pour le journal La Provence. J'avais proposé d'écrire sur l'auteur classique et aussi sur l'auteur contemporain les plus présents au festival d'Avignon 1998. Pour l'auteur classique, il y avait trois mises en scène de l'Epreuve, une de La dispute, une de La surprise de l'amour et du Jeu de l'amour et du hasard.

Que Marivaux ait eu le plus de succès, voilà qui était pour me plaire ! J'ai tellement entendu des gens parler de lui superficiellement en le qualifiant de léger que voir son succès au festival était un plaisir pour moi qui pense le contraire. Et la rencontre avec des metteurs en scène pour rédiger ce papier fut un plaisir, tous épris de leur auteur, tous le servant avec intelligence, tous insistant sur la gravité de l'auteur, sur la finesse d'analyse qui se cache sous l'apparente légèreté de Marivaux, sur la portée sociale de l'oeuvre. J'aurais eu de quoi emplir plusieurs pages du journal La Provence avec tous les propos que  j'ai pu recueillir à l'époque ! 

Pierre Carlet dit Marivaux ( 1688-1763) est l'auteur de nombreuses pièces de théâtre mais aussi de deux romans d'apprentissage Le paysan parvenu et La vie de Marianne que j'aime beaucoup et dont je vous conseille la lecture si vous aimez comme moi la langue si élégante du XVIII siècle et les idées sociales qui remettent en cause l'ordre établi, les injustices  sociales et les inégalités entre les hommes et les femmes. 

"J'ai pourtant vu nombre de sots qui n'avaient et ne connaissaient point d'autre mérite dans le monde, que celui d'être nés nobles, ou dans un rang distingué. Je les entendais mépriser beaucoup de gens qui valaient mieux qu'eux, et cela seulement parce qu'ils n'étaient pas gentilshommes; mais c'est que ces gens qu'ils méprisaient, respectables d'ailleurs par mille bonnes qualités, avaient la faiblesse de rougir eux-mêmes de leur naissance, de la cacher, et de tâcher de s'en donner une qui embrouillât la véritable, et qui les mît à couvert du dédain du monde.  Le paysan parvenu

 Une de femmes
Hé ! que voulez-vous ? On nous crie dès le berceau : vous n'êtes capables de rien, ne vous mêlez de rien, vous n'êtes bonnes à rien qu'à être sages. On l'a dit à nos mères qui l'ont cru, qui nous le répètent ; on a les oreilles rebattues de ces mauvais propos ; nous sommes douces, la paresse s'en mêle, on nous mène comme des moutons.
Madame Sorbin
Oh ! pour moi, je ne suis qu'une femme, mais depuis que j'ai l'âge de raison, le mouton n'a jamais trouvé cela bon.
Athénice
Je ne suis qu'une femme, dit Madame Sorbin, cela est admirable !
madame Sorbin
Cela vient encore de cette moutonnerie.
La Colonie

Marivaux n'est pas un révolutionnaire mais un moraliste. Dans  L'ile des esclaves, il imagine des nobles et des valets qui font naufrage dans une île où les maîtres prennent la place des esclaves et inversement. Il ne s'agit pas d'une vengeance explique Cléanthis mais de corriger les moeurs, "il s'agit de vous pardonner  et pour avoir cette bonté-là, que faut-il être, s'il vous plaît ? Riche ? non ; noble ? non ; grand seigneur ? point du tout. Vous étiez tout cela ; en valiez-vous mieux ? Et que faut-il donc ? Ah ! nous y voici. Il faut avoir le cœur bon, de la vertu et de la raison ; voilà ce qu'il faut, voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu'un homme est plus qu'un autre". L'île des esclaves

Et dans Le Jeu de l'amour et du hasard, Dorante qui accepte d'épouser celle qu'il croit être une servante dit : "le mérite vaut bien la naissance ".  

 Et Orgon le père de Silvia déclare : 

"Dans ce monde, il faut être trop bon pour l'être assez." 

Cette année 2026 il n'y avait aucun Marivaux, l'année dernière il n'y en avait qu'un :   Le Jeu de l'amour et du hasard ! Mais un classique ne peut mourir !

 

 Le marivaudage et la création de mots et d'expressions françaises

2025 

Silvia en bleu de travail Mise en scène Frédérice Cherbeuf 2025

Du XVIII siècle au XXI siècle

C'est du vivant de Marivaux que son nom a donné lieu à un néologisme passé dans la langue française : le marivaudage

 Ce mot désigne un échange oral brillant, une joute verbale soutenue et raffinée entre deux amoureux qui font preuve l'un et l'autre de beaucoup d'esprit, d'ironie et de finesse. C'est une sorte de duel ou chacun se protège de la séduction du partenaire avant d'en savoir plus sur lui. 

Le marivaudage crée une complicité avec le spectateur qui en sait, en général, beaucoup plus que les personnages et s'amuse de leur querelle amoureuse. 

 Ainsi, dans Le jeu de l'amour et du hasard, le spectateur sait ce que savent Orgon, le père et Mario, le frère de Silvia. Celle-ci à pris la place de sa soubrette Lisette pour pouvoir observer Dorante, le jeune homme que son père veut lui faire épouser. Ce que Silvia ne sait pas c'est que Dorante a eu la même idée et qu'il a pris la livrée de son laquais et le nom  Bourguignon.

Mais sous l'apparence de légèreté, le marivaudage a aussi une fonction dramatique puisqu'il révèle la psychologie des personnages tout en leur permettant prendre conscience de leurs sentiments et de se révéler à eux-mêmes.  C'est Sylvia dans Le jeu de l'amour et du hasard qui, lorsqu'elle prend conscience qu'elle aime Dorante s'écrie : "Ah! J'y vois clair dans mon coeur". 

Le marivaudage est un jeu de langage de personnes cultivées et haut placées dans l'échelle sociale, noblesse ou  grande bourgeoisie. Il est souvent doublé pour un effet comique d'un "marivaudage" mené par les valets qui usent d'un vocabulaire terre à terre,  prosaïque, et qui singent leur maître, le valet, surtout, étant un grand lourdaud, et la soubrette, policée par le contact de sa maîtresse, employant des expressions populaires mais plus fines. Le spectateur rit aux dépens des valets mais il rit en empathie avec les maîtres.  

Il y a pourtant une certaine cruauté dans ce badinage car les personnages souffrent de ne plus maîtriser leurs sentiments, de ne pas comprendre ce qui leur arrive. Les maîtres du jeu, Orgon et Mario, s'amusent  de leurs tourments.  Marivaux est aussi l'inventeur de l'expression : " Tomber amoureux" par analogie avec "Tomber malade".  C'est bien de cela qu'il s'agit pour l'auteur :  l'amour est une sorte de maladie qui échappe à la raison et contre lequel il est vain de lutter. Silvia refuse de tomber amoureuse de celui qu'elle croit être un valet et Dorante de même ! Mais ils ont beau faire, leurs sentiments les emportent ! 

 

 Le jeu de l'amour et du hasard 1966-1967

 
 
1966 
 
La première fois que j'ai vu Le jeu de l'amour et du hasard, c'était en 1966 à La comédie Française. Le jeu des comédiens était superbe et j'en étais ressortie éblouie après avoir goûté le texte jusqu'au moindre mot.  J'ai retrouvé la distribution dans le net car je me souvenais des rôles féminins - Geneviève Casile dans Silvia et Paule Noëlle dans Lisette- mais non des masculins. Le jeu de l'amour et du hasard est toujours restée ma pièce préférée.
 
 
Geneviève Casile

 
La distribution officielle de la reprise théâtrale de 1966 à la Comédie-Française, dans la célèbre mise en scène de Maurice Escande (avec des décors et costumes de Jacques Dupont), mettait à l'honneur les comédiens phares de la troupe de l'époque :
        
      Silvia : Geneviève Casile
      Dorante : Michel Bernardy
      Lisette : Paule Noëlle
      Arlequin (ou Pasquin selon la tradition d'époque du Français) : Gérard Giroudon/ Michel                         Duchaussoy (selon l'alternance des représentations de la saison 1966-1967)
      Monsieur Orgon : Maurice Escande (qui cumulait la mise en scène et le rôle du père)
      Mario : Alain Pralon 
 
 
 1967
 
Danielle Lebrun et Jean pierre Cassel

 

François Giret et Claude Brasseur

L'année d'après en 1967 paraissait le film réalisé pour la télévision par Marcel Bluwal, dont le casting en décors naturels est resté légendaire : 
    
       Silvia : Danièle Lebrun
      Dorante : Jean-Pierre Cassel
       Lisette : Françoise Giret
       Arlequin : Claude Brasseur
       Monsieur Orgon : André Luguet
       Mario : Jean-Claude Drouot
 

Légendaire, en effet ! Quelle somptueuse distribution ! Que demander de mieux ?

 

L'auteur contemporain :  Dario Fo ou Matei Viniec en 1998 ?

 

Dario Fo

Pendant le festival d'Avignon 1998, j'avais aussi proposé un sujet sur l'auteur contemporain le plus joué sur scène cette année-là.  Je n'ai pas retrouvé  l'article !  Je sais qu'il y avait des Dario Fo en nombre. Il faut dire qu'il avait reçu le prix Nobel l'année précédente, en 1997.  Mais peut-être était-ce plutôt Matei Viniec. Le roumain était venu s'installer en France en 1987, fuyant Ceausescu. Il avait été naturalisé en 1994. Il était très présent aussi dans ces années-là !

 Par contre, cette année 2026, il n'y avait aucun Dario Fo et un seul Matei Viniec : Le souffleur de la peur !

 


dimanche 22 février 2026

George Sand : La Petite Fadette

 

 

La Petite Fadette est une lecture de mon enfance et je peux bien dire que je l'ai lu plusieurs fois alors et adoré ! Je l’ai relu depuis et j’y trouve chaque fois quelque chose de nouveau, un intérêt supplémentaire que je n’avais pas remarqué auparavant.


Le récit


Deux jumeaux, Landry et Sylvinet, des bessons- comme on dit dans le Berry- vivent dans une famille de fermiers aisés, les Barbeau. Ils sont très attachés l'un à l'autre, trop peut-être; surtout de la part de Sylvinet, plus fragile et plus doux que son frère. A leur naissance la sage-femme avait prévenu :  Enfin empêchez-les par tous les moyens que vous pourrez imaginer de se confondre l'un à l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de l'autre.  Ce qui n'a pas été fait. Aussi quand Landry doit aller travailler à la ferme des voisins, Sylvinet ne supporte pas la séparation et s'enfuit. Landry le recherche et le retrouve grâce à la Petite Fadette, une jeune paysanne, Françoise Fadet. En récompense et malgré sa mauvaise réputation, la Fadette obtient de Landry qu'il la fasse danser au bal du village. 

Orpheline pauvre, élevée par sa grand-mère, guérisseuse qui a le secret des plantes, la petite Fadette, Fanchon ou Françoise Fadet, a une tenue misérable, des manières de sauvageonne qui font qu'elle est considérée comme une sorcière. D’où ce surnom de Fadette qu’elle doit à la fois à son nom de famille et qui fait référence à l’occitan fadet, sorte de lutin malicieux ou petite fée qui peuple les campagnes berrichonnes, mot que l’on retrouve dans le farfadet, le feu follet, ou le fada provençal, le simple d’esprit, le fou, le ravi de la crèche…

 Landry n'est pas très heureux de faire danser ce laideron au lieu de la belle Madelon qu'il courtise. Mais il tient sa promesse. Peu à peu il va découvrir la Petite Fadette que l'amour transforme en charmante jeune fille paisible et sage mais avisée. Landry finira par l'épouser après avoir surmonté bien des obstacles. Sylvinet, lui aussi amoureux de la jeune femme, s'engage par désespoir dans l'armée napoléonienne où il obtient le grade de capitaine, réussite sociale pour une famille de paysan, mais il ne guérira jamais de son amour.


Les derniers bardes

Le feu follet

Quand George Sand écrit La petite Fadette, c’est en mai 1848, elle vient de quitter Paris où se déchaîne la violence de la révolution pour se réfugier à Nohant. Elle a besoin de calme !  Elle a aussi besoin d’argent ! Et pour cela, elle ne peut compter que sur sa plume ! C’est avec beaucoup de désinvolture qu’elle parle de La Petite Fadette dans sa correspondance : « je reviens aux bergeries ». Pourtant elle va mettre dans ce roman beaucoup d’elle-même et d’abord son amour pour sa région, le Berry, qu’elle connaît si bien. Une des grandes préoccupations de sa vie a été de rendre compte de la vie de la campagne berrichonne. Avec son fils, Maurice, elle a collecté toutes les légendes berrichonnes, les croyances dans des êtres magiques qui échappent au rationnel, des créatures parfois maléfiques. 

« car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps, et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. »

 
Ainsi le feu follet que rencontre Landry quand il veut traverser la rivière lui apparaît comme un esprit dangereux, doué de malice : 

"… il eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en se moquant de leur angoisse.
Il ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa danse et son rire. C’était vraiment une vilaine chose à voir.  " 



La Fadette  : Un personnage conventionnel ?



Pour ce roman, j’ai accumulé plusieurs strates de lectures au cours des années qui ne se contredisent pas mais s’enrichissent les unes et les autres  :

 Quand j'étais enfant, j'étais de tout coeur avec la petite Fadette rejetée par tout le village, le "Grelet" ( le grillon) quel que soit le sobriquet qu’on lui donne, tellement rabrouée qu'elle répondait aux insultes par la méchanceté et la raillerie. Et, bien sûr, j'adorais l'histoire d'amour ! 

Plus tard, adulte, j’ai pris conscience que ce n'est pas en jouant sur les ressorts de la compassion ou du misérabilisme que George Sand nous la fait aimer. La petite Fadette a une force de caractère qui lui fait tenir tête à ceux qui l'offensent, une fierté qui empêche qu'on la prenne en pitié et sous sa rude apparence une bonté véritable… Mais je regrettais qu'elle devienne conventionnelle en rejoignant la "bonne" société.  

Enfin, dans ma dernière et actuelle lecture, je m’aperçois que, certes, George Sand, fait rentrer la Fadette dans les rangs et la fait se soumettre au conformisme du siècle mais ce n’est bien souvent qu’une apparence. C’est le seul moyen de se faire admettre dans une société qui n’est pas tendre envers les pauvres, les infirmes, et qui rejettent tous ceux qui ne sont pas dans un moule. 

« Et bien au lieu d’être remerciée honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et les maladies, et à qui j’enseignais mes remèdes sans demander jamais de récompense, j’ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus tard des sottises à la première occasion »

 L’enfance de la Fadette et de son petit frère appelé le Sauteriot ( la sauterelle) parce qu’il a est «ébiganché et mal jambé » est d’une grande tristesse. Ce sont des enfants malheureux. La Grand-mère - elle-même considérée comme une sorcière -  les bat, ne leur donne pas assez à manger et les laisse errer en haillons. Les riches fermiers comme les parents de Landry ou ceux de Madelon, les méprisent. Personne ne leur vient en aide. C’est une époque où la maltraitance des enfants ne concernent pas ces gens qui s’affirment, pourtant, religieux et assistent à la messe en bons chrétiens. Le roman  traite de la souffrance des enfants.

Ce roman « champêtre » contient à la fois une critique sociale et féministe qui s’affirme au cours du récit à plusieurs reprises. La Fadette reproche à Landry d’être un riche, orgueilleux et égoïste, dur envers les pauvres. 
« Pourquoi aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux coqs et ne m’ont jamais montré la plus petite amitié »?

Sous l’apparente soumission aux règles de la « bonne » société, Fadette n’est pas dupe et porte sur le monde qui l’entoure un regard sans concession . 
« Parce que je ne vous estime point, ni vous, dit-elle à Landry, ni votre besson, ni vos père et mère qui sont fiers et parce qu’ils sont riches croient qu’on ne fait que leur devoir en leur rendant service. »

« Tu ne trouves point l’endroit agréable, reprit-elle, parce que vous autres riches vous êtes difficiles »

D’ailleurs, ce n’est pas sans malice, que Fadette à la fin du roman va trouver le père de Landry pour lui apprendre qu’elle hérite de la fortune de sa grand-mère, avaricieuse, qui a économisé sou après sou sur ses talents de guérisseuse. Elle sait très bien que pour le père Barbeau l’argent est un argument décisif pour son mariage avec Landry.

Mais le roman est aussi discrètement féministe. Ainsi Fadette refuse de blâmer sa mère, partie comme vivandière aux armées. L’enfant la défend, refuse qu’on la traite avec mépris. 
« Je ne te dirai point de mal de ma mère qu’un chacun blâme et insulte, quoiqu’elle ne soit pas là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi qui ne sais pas bien ce qu’elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été poussée à le faire. »

A aucun moment, l’auteure  ou son personnage ne blâme la conduite de cette femme qui a pourtant fait mourir de chagrin son mari ( dit-on!) et abandonné ses enfants. 
« Ma mère était toujours ma mère, et qu’elle soit ce qu’on voudra, que je la retrouve ou que je n’en entende jamais parler, je l’aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand on m’appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère, non à cause de moi… mais à cause de cette pauvre chère femme que mon devoir est de défendre. »» 

 On sait trop combien George Sand a eu à lutter pour devenir indépendante de son mari et combien elle critique le mariage qui, si la femme ne périt pas sous les coups, peut la faire succomber à l’ennui ! Féminisme aussi quand Landry déclare à la jeune fille : 
«  C’est bon d’être forte et leste; c’est bon aussi de n’avoir peur de rien, et c’est un avantage pour un homme. Mais pour une femme, trop c’est trop et tu as l’air de vouloir te faire remarquer. » 

On peut comprendre toute l’ironie de cette remarque quand on sait combien l’enfance libre de la jeune Aurore Dupin ressemble à celle de la Fadette si proche de la nature : 
"Les fleurs, les herbes, les pierres et les mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait bien assez pour m’occuper et pour me divertir, moi qui aime vaguer et à fureter partout »
 

 Ainsi Fadette, même quand elle se « range » ne renie jamais ses idées. Sa fierté et son indépendance restent intactes. Sa "vertu" (on a reproché à Sand les rapports platoniques qu'entretiennent les deux jeunes gens qui ont tout loisir de se voir seuls et sans surveillance, en les jugeant peu vraisemblables) est étroitement liée à un sentiment de respect d'elle-même et de dignité. Elle n'a que trop bien compris ( avec l'exemple de sa mère) l'opprobre qui s'abat sur la femme qui transgresse les lois du mariage et ceci d'autant plus que George Sand prend rend soin de faire de la jeune fille une chrétienne pratiquante et sincère qui respecte la religion. C’est donc en égale qu’elle entre dans la famille de Landry.


L’enfance

Aurore enfant

Comme dans Le Moulin sur la Floss, La petite Fadette, décrit les jeux des enfants dans un cadre champêtre. Mais George Eliott  évoque les joies de l’enfance (la pêche au bord de la mare) lorsque le bonheur est encore intact et paraît ne devoir jamais se terminer, un passage magnifique de ce roman qui nous renvoie à notre propre enfance. ( voir ICI)
Dans La Petite Fadette les jeux des bessons sont décrits lorsque le bonheur a déjà disparu. Tous apparaissent désenchantés à Sylvinet lorsqu’ils les redécouvre après le départ de Landry. Ils sont les témoins d’un passé récent mais effacé d’où un sentiment de nostalgie d’autant plus fort que Sylvinet découvre que l’enfance n’a qu’un temps alors qu’il n’en est pas encore sorti.  

"Une fois qu’il (Sylvinet) avait été vaguer jusqu’au droit des Tailles de Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort des bois en temps de pluie, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles, et qui sont si finement agencés qu’ils tournent au courant de l’eau…. Il vit que les animaux avaient marché sur son moulin, et l’avaient si bien mis en miettes qu’il n’en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros »

 Ainsi, George Sand rappelle les jeux des enfants du Berry à son époque  : "comme de faire des petites brouettes en osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants faisaient mine de labourer, faisant imitation en petit de ce qu’ils voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et moissonneurs… "

 mais ces jeux sont liés désormais au chagrin de Sylvinet qui se sent encore un enfant de corps et d’esprit,  alors que son frère Landry, déjà plus mûr, est entré dans l’adolescence, ne s’intéresse plus aux jeux mais à la danse et aux filles. Il n’y a pas comme chez George Eliot l’idée de l’éternité du bonheur de l’enfance mais au contraire l’idée d’une perte irréparable.


Conclusion


Beaucoup de lecteurs n'apprécient pas les romans dits "champêtres" de George Sand mais je me dis qu’ils ne les connaissent peut-être pas tous et je les défie de ne pas apprécier le plus beau d’entre eux, Les maîtres sonneurs que nous présenterons bientôt avec Miriam dans le cadre du challenge Les deux George de la littérature, George Sand et George Eliot !  Difficile, d’ailleurs, de dire que l’on connaît tout de George Sand qui a écrit plus de quatre-vingts oeuvres et dans tous les genres.

Personnellement, j'ai toujours été sensible à la description - désuète forcément (mais j'adore)- qui émane de ses oeuvres « champêtres » car elle ressuscite le passé et avec lui tout un peuple d’anciennes figures qui ont depuis longtemps disparu. Le tableau des paysans que Sand comprend si bien dans le Berry du XIX ème siècle avec son patois et ses mots si expressifs ( voir Miriam ICI qui en fait un recensement pittoresque), est passionnant. On sent que George Sand connaît bien son sujet, que les paysans du Berry lui sont familiers avec leur mentalité, leurs qualités :  le bon sens, l’amour du travail bien fait, l’amour de la terre, le respect de la nature, l’honnêteté… et leurs défauts :  l’importance accordée à l’argent, leur religion parfois de surface qui n’empêche pas leur dureté et les superstitions !  Mais ces superstitions George Sand nous en découvre la poésie !

Sand revient donc à ses « bergeries » mais elle y met une tendresse qui transparaît dans ses personnages et en particulier dans son héroïne éponyme, ce qui fait tout le charme de ce livre ! 



Chez Nathalie délivrer des livres



 

jeudi 16 janvier 2025

Marcel Proust : Bilan final : livre 6 : Albertine disparue et livre 7 : Le temps retrouvé

 



Nous avons enfin terminé notre défi commun, nous, Miriam et Claudialucia : Lire les sept volumes de La Recherche du Temps perdu l’un après l’autre, dans la foulée… Le challenge lancé le 23 Mars 2024, commencé au mois d’Avril, s’est achevé en Décembre 2024. Une longue marche d’endurance.

Non, cette lecture n'a pas été facile pendant ces 9 mois, contrairement à ce que nous disent les inconditionnels de Proust, en tout cas pour moi !

 Ce que je n'ai pas aimé dans Proust

 Pourquoi la lecture m'a été parfois difficile ?

Plusieurs aspects de l'oeuvre m'ont déstabilisée, non la longueur de la phrase, - on s'y habitue très vite-, non le nombre de pages (plus de 3000), -  j'aime les gros livres bien épais dans lesquels on s'embarque pour un long voyage-,  mais plutôt cette impression de répétition d'un livre à l'autre ou d'un paragraphe à l'autre. Répétitions, redondances ? On a parfois envie de dire à l'écrivain : mais c'est déjà dit, on le sait, on n'est pas idiot, on a compris ! Oui, souvent je me suis ennuyée !

Ensuite il faut bien avouer que les personnages dont il parle sont odieux, que ce soit la grande noblesse ou la riche bourgeoisie, les Guermantes ou les Verdurin. Je les trouve vides, snobs, égoïstes, souvent même inintelligents et ridicules.  C'est d'ailleurs ce que dénonce Marcel Proust qui n'épargne pas la critique de ce milieu qu'il admire d'abord pour ensuite en constater la superficialité même s'il conserve malgré tout une certaine connivence avec eux  ! Après tout, c'est son milieu et quand il fréquente des gens du peuple, cela ne peut-être que ses chauffeur, cuisinière ou valet pour qui il a une certaine condescendance.  Quand vous passez des heures et des heures à lire Proust comme nous l'avons fait, cela signifie que vous passez des heures et des heures en compagnie de gens peu fréquentables, terriblement déplaisants ! Et cela ne paraît jamais finir !

Et puis même les personnages principaux ne sont pas tous sympathiques. Marcel, en particulier,  avec son mépris des femmes, ses caprices d'enfant gâté odieux envers sa mère (à Venise); le sentiment qu'il a de sa supériorité (envers Albertine), son incapacité à aimer les autres, sa manière de décrier l'amitié et l'amour. Il n'aime et il ne s'intéresse qu'à lui-même ! Et que dire de Charlus ou de Saint Loup qui, imbus de leur noblesse, satisfont leur sexualité avec des enfants des classes pauvres  !


Ce que j'ai aimé dans Proust

 Ceci dit, je suis bien heureuse de les connaître tous ces personnages même si cela peut paraître paradoxal par rapport à ce qui précède. Ils sont tellement célèbres qu'ils font partie de notre patrimoine littéraire, si je puis dire, et même de notre quotidien. L'autre jour, en regardant une photographie prise par ma fille d'un mineur péruvien au regard fier et au port de tête hautain, je me suis dit spontanément : "Le duc de Guermantes  ne pourrait avoir un air plus altier ! ". Les personnages de Proust comme référence !

 Et puis j'aime Tante Léonie et "ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort", Françoise,  le Michel Ange de notre cuisine et son boeuf aux carottes en gelée, son franc parler, la grand-mère si aimante, si dévouée et son grand amour pour Madame de Sévigné, Albertine, l'enfant orpheline et pauvre et pour cela jeune fille méprisée qui a le désir d'apprendre, qui lit, se cultive, prisonnière d'un homme malade, jaloux, égoïste,  incapable d'aimer ! Et, bien sûr, je me suis sentie concernée, touchée par ces personnages qui nous font éprouver des émotions et nous renvoient à nous-mêmes.

 Ce que j'aime dans Proust ? C'est aussi le témoin de son temps, l'électricité, le téléphone, l'aviation, le train, la vogue des bains de mer,  l'impressionnisme, l'affaire Dreyfus, la guerre de 14 à Paris...

 Proust et la  nature, la mer, les fleurs et ces magnifiques descriptions de Combray, de Balbec. Proust l'écrivain des fleurs et ses fameuses aubépines : "leur parfum s’étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d’un air distrait son étincelant bouquet d’étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l’église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s’épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. "

J'adore lorsque Marcel Proust parle de l'art, la peinture, la musique et la littérature. J'aime que certaines scènes ou certains personnages soient décrits comme des oeuvres d'art, que Swann voit  Odette  comme une fresque de Boticelli, que le docteur ressemble à un Tintoret , que Bloch soit un Gentile Bellini, ou que "sous les couleurs d’un Ghirlandajo" soit peint le nez de M. de Palancy.

Proust et l'humour :  A de nombreuses reprises j'ai noté l'humour de Proust avec, par exemple, la vieille madame de Cambremer si mélomane qu'elle bat la mesure "avec sa tête transformée en métronome"; la première rencontre avec Bloch et les parents de Marcel m'ont bien fait rire, de même le baron Charlus et ses ruses pour retenir l'attention de Morel, ou encore les tics de madame Verdurin... pour ne citer que ceux-là.

La Recherche offre des pages admirables au style splendide, au thème fort, qui marquent à la fois par leur beauté et par leur sens, des pages entières qui se détachent des autres et que l'on peut lire à part tant elles ont de force :  "Longtemps, je me suis couché de bonne heure", la page des madeleines et de la tisane, celle des pavés inégaux, de l'aquarium à Balbec, de la robe et des chaussures rouges, du petit pan de mur jaune lors de la mort de Bergotte et bien d'autres encore.

Enfin, j'ai aimé cette recherche sur le temps, sur la mémoire et le souvenir qui est notre quête à tous. Et je pense que nous avons tous éprouvé cette remontée du passé grâce à une impression sensorielle, sensation olfactive, auditive... c'est le goût de la madeleine pour Proust, la triste petite phrase musicale de Vinteuil pour Swann, le chant de la grive pour Chateaubriand, l'odeur du pays qui est dans une pomme...

Nous publions ici la récapitulation des deux derniers livres : Albertine disparue et Le temps retrouvé.


BILAN 7


Miriam


Le temps retrouvé Tansonville

Le temps retrouvé : Monsieur de Charlus pendant la guerre

Le temps retrouvé : Dans la bibliothèque du prince de Guermantes, méditation sur la mémoire et littérature



Claudialucia


Le temps retrouvé (1) Proust, Cendrars et Céline

Marcel Proust : Le temps retrouvé (2)



BILAN 6


Miriam

Marcel Proust : Albertine disparue

 une lecture annexe : Le Lièvre aux yeux d'ambre d'Emund de Waal où j'ai trouvé un personnage ayant peut être inspiré Swann
 


Claudialucia

Marcel Proust :  Albertine disparue


 Bilan 5 : La prisonnière 

 


 claudialucia

La prisonnière : Marcel (1)

La prisonnière Albertine (2)

La prisonnière : Le mythe de Pygmalion

Normandie Calvados Caen : Exposition : Le spectacle de la marchandise, Ville, art et commerce avec Zola et Proust (2)

Marcel Proust et la mode : Mariano Fortuny et Jacques Doucet

Miriam  

 La prisonnière : Emprise, jalousie et mensonges

La prisonnière : mais qui est donc Albertine ?

La prisonnière :  Une soirée musicale chez madame Verdurin

  

  Bilan 4  Sodome et Gomorrhe

 


Claudialucia


Marcel Proust : Sodome et Gomorrhe : Le Baron Charlus et l’homosexualité (1)

Marcel Proust: Sodome et Gomorrhe : Albertine et l’homosexualité (2)

Marcel Proust : Sodome et Gomorrhe l’humour (3)

 

Keisha 

 Marcel Proust : lettres à sa voisine

Keisha a déniché une correspondance rare de Proust


Miriam
 

Sodome et Gomorrhe : Le baron Charlus et Jupien

Sodome et Gomorrhe : La soirée chez la princesse de Guermantes

Sodome et Gomorrhe : Autour de Balbec et les noms des villages normands

Miriam est partie à Balbec découvrir les lieux qui ont inspiré Marcel Proust
le Grand Hôtel, la promenade sur la digue et la plage

La villa du Temps retrouvé : Marcel Proust (l'écrivain) et Marcel, le narrateur, n'ont jamais vécu dans la belle villa du Temps Retrouvé transformé en musée Belle Epoque qui contient des autographes et des tableaux des personnes ayant inspiré Proust.


Si vous avez fait d'autres lectures vous pouvez coller les liens en commentaires ici.


 Marcel Proust Bilan 3  Le côté de Guermantes

Claudialucia

Proust Le côté de Guermantes :  lucidité et pessimisme

Miriam

Proust Le côté de Guermantes :(1ère partie) Le téléphone

Proust Le Côté de Guermantes :(2ème partie) L’Affaire Dreyfus dans le salon de madame de Villeparisis

Proust Le côté de Guermantes :  (3ème partie) Un dîner chez la Duchesse de Guermantes

La Maison de tante Léonie (Musée Proust) à Illiers-Combray

 

 Marcel Proust Bilan 2 : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

 

 

Nathalie :

Chloé Cruchaudet, d'après Céleste Albaret, « Bien sûr, monsieur Proust », 2022, édité chez Noctambule.

Chloé Cruchaudet, Céleste, tome 2 Il est temps Monsieur Proust

Laure Murat : Proust, roman familial


Marcel Proust : Bilan 1 Du côté de chez Swann

 




Aifelle


Claudialucia

 
 
Le jeudi avec Marcel Proust :  billets sur Combray
 
 
 
 

Le jeudi avec Marcel Proust :  billets sur Un amour de Swann

Evelyne Bloch Dano une jeunesse de Proust

Céleste Albaret : Monsieur Proust

Laure Murat : Proust roman familial


Dominique

Laure Murat, roman familial

Bribes et conseils aux réfractaires


Fanja

Céleste : Bien sûr, monsieur Proust BD  Chloé Cruchaudet


Keisha

Laure Murat : Proust roman familial

Brassaï : Marcel Proust sous l’emprise de la photographie


Luocine

Laure Murat, roman familial


Miriam

Présentation du challenge Marcel Proust

Du côté de chez Swann : Marcel Proust lecture gourmande

Du côté de chez Swann : l’amour de la lecture/écriture

Du côté de chez Swann :  Combray En famille

Un amour de Swann Marcel Proust


Sandrine

Du côté de chez Swann