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jeudi 10 février 2022

Rodrigo Hasbún : Les Tourments (Bolivie)

 

Né en 1981 à Cochabamba, en Bolivie, Rodrigo Hasbún est un romancier et journaliste bolivien d’origine palestinienne. Il a reçu plusieurs prix et a été reconnu par Bogotá Capital Mundial del Libro et la revue britannique Granta comme l’un des meilleurs jeunes écrivains latino-américains. Les Tourments est son second roman, le premier traduit en français et publié dans une dizaine de pays.

Rodrigo Hasbún

 Hans et Monika Ertl

Dans Les tourments, Rodrigo Hasbun s'intéresse à la famille allemande Ertl. Hans Ertl, ancien cameraman de Leni (Helena) Riefenstahl, surnommé le photographe de Rommel, fuit en Bolivie dans les années 1950 pour échapper à la dénazification en Allemagne. On sait qu’il est l’ami de Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon, qui a lui aussi trouvé refuge en Bolivie et qui, naturalisé bolivien, collabore avec l’armée bolivienne pour la recherche et la torture des opposants.  

Monika Ertl  source wikipedia
 

Hans Ertl s’installe à La Paz avec sa femme Aurelia, et ses trois filles, Monika, Heidi et Beatrice. Une difficile acclimatation ! Sa famille le voit peu car il part souvent : d’abord pour escalader le deuxième sommet de l’Himalaya, Nanga Parbat, puis, jamais satisfait, toujours à la recherche de nouvelles sensations, il décide de partir à la recherche de la cité inca perdue de Païtiti dans la forêt amazonienne. Monika, l’aînée, lui sert d’assistante cameraman pour tourner un film documentaire.

Païtiti la légendaire cité perdue des Incas

 Après avoir été bercée, d’abord en Allemagne, puis en Bolivie, de l’idéologie nazie   - son père recevait ses amis en fuite dont « l’oncle » Klaus - Monika se montre sensible à la misère du peuple, elle est témoin de sa souffrance et du sort réservé aux opposants et se lie avec la gauche bolivienne qui résiste à la dictature. Bouleversée par la mort de Che Guevara, elle s’engage dans l’armée de libération nationale (ELN) et entre dans la clandestinité avec les survivants du mouvement. Elle a une relation amoureuse avec Guido « Inti » Paredo qui succède au Che dans la lutte et qui sera exécuté en1969.

Sous une fausse identité, elle part en Allemagne et tue le colonel Roberto Quintanilla Pereira devenu consul à Hambourg et qui s’est attiré la haine du peuple pour avoir coupé les mains de Che Guevara. Depuis Monika est connue comme « la femme qui a vengé le Che ». Sa tête est mise à prix. De retour dans la clandestinité, en Bolivie, elle sera arrêtée, torturée et assassinée en 1973, au moment où elle projetait l’enlèvement de Klaus Barbie, recherché comme criminel de guerre en France.

Hans Ertl, lui, est mort à 92 ans en Bolivie dans sa propriété Dolorosa.

Les tourments de Rodrigo Hasbun

Voilà pour ces années tragiques de la Bolivie,  voilà pour l’Histoire, celle avec une majuscule. Et puis il y a le talent de l’écrivain, Rodrigo Hasbun car s’il s’inspire de faits historiques, c’est une oeuvre littéraire qu’il construit et pour cela il avertit son lecteur qu’elle reste une fiction. L’écrivain fait appel à l’imagination surtout quand il s’agit de rendre compte des sentiments des personnages, de leur vécu, car Rodrigo Hasbun s’intéresse à tous les membres de la famille du photographe nazi même à ceux qui sont restés dans l’ombre, la mère et les soeurs, prises elles aussi dans la tourmente.

Effectivement, c’est à travers les trois filles de Hans Ertl et aussi de Inti, Guido Paredo, que nous suivons ce récit et prenons connaissance des personnages. Récit intime, qui nous fait entrer dans la conscience de chacun, nous montre la destruction progressive de la famille d’abord unie autour de ce mari et père admiré, beau, talentueux, photographe de génie, alpiniste, aventurier, entreprenant, mais aussi indifférent, égocentrique, absent … jusqu’à la rupture définitive. Après la mort de sa mère qui meurt d’un cancer, Heidi se marie et part s’installer à Munich, elle ne reverra jamais ses soeurs. La cadette, Beatrice (Trixi), cherche à garder le lien mais vainement et souffre de sa solitude, incapable de nouer une relation, d’avoir des amis. La vie privée de chacune est le reflet du lourd passé du père et d’un pays, la Bolivie, en proie à une dictature implacable et violente et déchiré par la guerre civile.

La variété des points de vue donne un ton neuf à  ce livre que l’on ne sait comment classer entre roman, journal intime, biographie et récit historique. Parfois le personnage emploie le pronom « Je », à nous de repérer de qui il s’agit :

Beatrice Trixi : Je voyais ma soeur partout, il ne se passait pas un seul jour sans que je la voie. Si le téléphone sonnait, ma première réaction était de penser que c’était elle. Je me suis acheté un chien, puis un autre.
J’avais besoin de me sentir accompagnée, que quelqu’un m’attende à la maison.

Parfois l’auteur utilise le pronom « tu » qui semble indiquer que le personnage se parle à lui-même ce qui souligne sa solitude. Le "tu" établit une distanciation entre le "je" attendu et le "tu", montrant le désarroi du personnage qui se voit comme extérieur à lui-même. 

Ainsi en est-il de Monika :  Tu es la fille sans mère qui constamment se souvient de son père, la moitié du temps pour le haïr profondément, l’autre pour l’admirer et l’aimer sans intermittence ni conditions. Tu es celle qui parles avec les miséreux de l’auberge, celle qui s’intéressent à ce qu’ils ont à dire, celle que leurs histoires affectent, même si la plupart du temps ils sont silencieux, des femmes et des hommes qui s’en vont aussi subrepticement qu’ils sont venus. Tu es celle qui reste une étrangère à elle-même. L’ex-dépressive, la quasi-Bolivienne.

Parfois, encore, le personnage est vu par un narrateur extérieur omniscient qui peut entrer dans les pensées du personnage, dans ses rêves, ainsi dans le chapitre intitulé Les morts.

Inti faisait les mêmes cauchemars depuis des mois et c’étaient toujours ses propres cris qui le réveillaient, juste avant que se déchaîne la violence. Il chercha son carnet de notes, il voulait garder trace de ses moments d’immobilité pendant lesquels la guerre continuait, la guerre entre les vivants et les morts mais avant tout entre les vivants.

Alors que le ton du récit est dépouillé, il en émane une douloureuse nostalgie. On se sent étreint par le sort de ces filles tourmentées par leur passé, par l’amour-répulsion éprouvé pour le père et la désillusion de l’âge adulte, par leur solitude, par la violence qui secoue le pays. On est touché, à travers la lutte, le désespoir et la mort de Monika, de découvrir le sort terrible des opposants à la dictature, celui du peuple qui vit dans la misère et des communautés indiennes asservies. C'est un épisode sanglant de l'Histoire de la Bolivie que décrit ce livre Les Tourments, un titre bien trouvé !


Ne rien ressentir, c’est quand même sentir quelque chose ?

Il est faux de croire que la mémoire est un lieu sûr. Là aussi les choses se défigurent et se perdent. Là aussi on finit par s'éloigner de ceux qu'on aime. 

 Les photos de Monika et Hans Ertl ne sons pas libres de droit mais on peut les consulter sur internet ICI

                             

                                               Un peintre bolivien : Roberto Mamani Mamani

 

Roberto Mamani Mamani est un artiste bolivien de l'ethnie Aymara, né le 6 décembre 1962 à Cochabamba. Son œuvre est significative par l'utilisation des traditions et symboles des indigènes Aymaras. Il a réalisé des expositions dans le monde entier, notamment à Washington, Tokyo, Munich et Londres. Les peintures de Roberto Mamani, très colorées et au dessin stylisé, puisent dans son héritage aymara, et représentent, entre autres thèmes des images de mères indigènes, de condors, de soleils et de lunes.  Wikipedia

 

Roberto Mamani  
Roberto Mamani

Roberto Mamani


Roberto Mamani

Roberto Mamani



dimanche 6 février 2022

Nikos Kokantzis : Gioconda

 

Nikos Kokantzis, né à Thessalonique en 1927, y a étudié la médecine avant de se spécialiser en psychiatrie à Londres où il vécut plusieurs années.
 Et c'est en 1975 que Nikos Kokantzis décide d’écrire l’histoire d'amour qu’il a vécue avec Gioconda en 1943. Une histoire vraie ! C’est son seul ouvrage traduit en français. Il a aussi écrit un recueil : Neuf histoires et un livret et  un recueil de poèmes intitulé Quarteto qui ne sont pas encore traduits.

Gioconda de Nikos Kokantzis est un court roman très dense où l’écrivain raconte son histoire, celle de son amour d’adolescent avec sa jeune voisine, de famille juive, la jolie Gioconda aux yeux gris, si jolie, rieuse, amoureuse, passionnée. Un premier amour entre deux adolescents qui s’éveillent à la sensualité, avec tout ce que cela comporte de sincérité, de don de soi, d’émerveillement, de bonheur mutuel. Somme toute une belle histoire, mais… banale ?
 Hélas, non ! Car nous sommes en 1943 à Thessalonique et la Grèce est occupée par les Allemands qui, comme partout en Europe, restreignent les libertés des juifs et les déportent. Gioconda et toute sa famille sont amenés à Auschwitz. Personne n’en reviendra.

Gioconda n'est plus qu'un rêve. Parfois je me demande si elle a existé, j'interroge mes parents, mes cousins, pour m'assurer que oui. Quelque part en Allemagne de l'Est, des parcelles de ce qu'elle fut subsistent peut-être dans l'écorce d'un arbre, dans une motte de terre. Des gens l'ont peut-être sentie dans une fleur, bue dans leur vin. Les vents qui ont soufflé toutes ces années l'ont peut-être ramenée en Grèce et je l'ai respirée, qui sait, sans le savoir, en une dernière union amoureuse. Les grand yeux gris, les lèvres douces, la peau si lisse, la voix rauque... Le rire, le chagrin, l'amour, tout ce qu'Elle était.

Le récit est haletant, rapide, comme pour refléter à la fois l’entièreté du sentiment amoureux qui exclut les autres, qui balaient les doutes, l’hésitation, et fait vivre les amoureux dans une bulle à part, proche du rêve ; mais aussi l’urgence, comme si la Mort talonnait le jeune couple, comme s’ils savaient déjà que leur temps était compté.

Ces rencontres cachées, hâtives, dans l’inconfort et l’inquiétude, ne duraient jamais  plus d’une demi-heure. Mais dans ce temps si bref se concentraient le plaisir et l’émotion d’heures et de jours entiers qui, nous ne le savions pas encore, allaient donner un sens à notre vie, et remplir le vide laissée par mon amie quand elle serait partie à jamais. Je m’en souviens avec la plus profonde reconnaissance et je prie que le cauchemar des derniers mois de sa vie ait été adouci, ait perdu un peu de son horreur grâce aux souvenirs de ces instants, à la plénitude de notre vie pendant ces derniers mois terrifiants et magiques. Je ne le saurai jamais.


Et pourtant, lorsque la Mort est là sous les traits des soldats allemands qui viennent chercher la famille, celle-ci apparaît policée, sans éclats, sans cris, presque neutre, rendant encore plus violente l’horreur et l’inhumanité de la déportation.

Ils vinrent les chercher par une chaude fin d’après midi. Un grand camion militaire arriva, avec trois soldats allemands et un officier, peu bavards, méthodiques et presque polis. (…) Les soldats les aidèrent à monter, leur passèrent les valises et le paquet, montèrent à leur tour, relevèrent le battant et mirent la chaîne. L’officier se tourna vers mon père et, à notre surprise, le salua militairement en claquant des talons, avant de monter à côté du chauffeur. Le camion démarra, avança jusqu’au coin de notre petite rue, tourna dans l’avenue et disparut à nos yeux..


Un beau récit, tragique, émouvant, qui rappelle, à travers les souvenirs de Nikos Kokantzis, la nécessité de préserver la mémoire pour que les victimes soient sauvées de l’oubli. 

 ***

Zenaïda Serebriakova  est une peintre que j'ai découverte à Moscou à la Galerie Tetriakov. C'est son autoportrait qui orne la couverture de Gioconda.

Moscou : la galerie Tetriakov 

Les trois tableaux Zenaïda Serebriakova dans la galerie Tetriakov


Zenaïda Serebriakova : autoportrait


Zenaida Serebriakova – Le déjeuner des enfants  1914


Zenaida Serebriakova : Les cueilleuses de lavande

jeudi 3 février 2022

Douglas Preston : La cité perdue du dieu singe : Honduras

 Douglas Preston, écrivain américain, journaliste au New Yorker et au National Geografic, est l’auteur du livre La cité perdue du Dieu Singe, récit de la découverte archéologique d’une ancienne cité disparue dans la forêt vierge de la Mosquitia en Honduras. Il s’agit de la légendaire Ciudad bianca, la Cité blanche, dédiée au Dieu Singe, dont Cortès se faisait déjà l’écho en 1526 dans une lettre adressée à Charles Quint. Depuis, l’existence de cette cité abandonnée, édifiée par un peuple inconnu, - car ce ne sont pas des Mayas - est devenue le centre de récits et de croyances populaires qui, au cours des siècles, l’ont élevée au rang de mythe.

Nombreux ont été les explorateurs partis à sa recherche et dont certains ont prétendu l’avoir trouvée jusqu’à cette année 2012 où les progrès de la technologie vont permettre de la localiser.

L'emplacement de site archéologique dans le Mosquitia Honduras

Au coeur de la Mosquitia, la jungle la plus dense du monde tapisse des chaînes de montagnes infranchissables, parfois hautes de mille cinq cents mètres, entaillées de ravins escarpés, de cascades vertigineuses et de torrents rugissants. Arrosée par des précipitations diluviennes - plus de trois mètres d’eau chaque année- cette zone est régulièrement victime de crues subites et de glissements de terrain. On y trouve des sables mouvants capables d’engloutir un homme. Le sous-bois est infesté de serpents mortels, de jaguars, de fourrés de griffes de chat, une liane hérissée d’épines crochues qui lacèrent la peau et les vêtements. Dans la Mosquitia, un groupe d’explorateurs aguerris, équipés de machettes et de scies, peut espérer en dix heures de labeur acharné progresser d’un à deux kilomètres.
Mais les dangers liés à son exploration ne sont pas tous d’origine naturelle. Le Honduras connaît, en effet, l’un des plus forts taux d’homicide de l’échelle planétaire. 80% de la cocaïne en direction des Etats-Unis transitent par ce pays, principalement à travers la Mosquitia. Les cartels règnent sur les zones rurales et les villes environnantes.


La cité perdue  ici forêt vierge de la Mosquitia Honduras
 
Evidemment avec cette entrée en matière, vous allez croire ce qui est annoncé dans la quatrième de couverture :  Ce récit, digne des aventures d’Indiana Jones… Mais non ! Cette relation de voyage est tout autre chose !

Enfin, pourtant, en un sens,  oui… Ainsi quand l’auteur se retrouve face à un énorme Fer de lance, un serpent extrêmement agressif, et dont le venin est mortel, ou quand, obligé de se lever dans la nuit, il met le pied sur une couche grouillante de scorpions et d’araignées dont les yeux brillent dans l’obscurité … Brrr!  La pluie ne cesse de tomber transformant en boue le campement, les mésaventures sont nombreuses, dont les pires sont peut-être dues aux insectes piqueurs qui transmettent d’horribles maladies, comme la leishmaniose appelée « lèpre blanche » qui ronge les muqueuses, le nez et les lèvres, ne laissant que des trous béants.

Un Fer de lance
 
Donc oui ! … mais non,  Douglas Preston n’écrit pas un roman mais un document sérieux, détaillé de ce voyage dont les membres sont d’éminents savants, archéologues, professeurs d’université spécialistes des civilisations latino-hispaniques, ethnographes américains ou honduriens… qui sont tous mus par un intérêt passionné pour l’archéologie, pour l’histoire de ce pays et ne sont surtout pas à la recherche d’un trésor mais de la connaissance ! Des cinéastes, un photographe, un écrivain (Douglas Preston) chargés de rendre compte de la mission les accompagnent, des soldats assurant la sécurité. 
 
Chris Fisher anthropologue et ethnologue et Douglas Preston (en tête) sur le site de la Cité

Preston relate les différentes étapes de la recherche de cette ville ancienne et explique comment l’existence de ruines extrêmement importantes est révélée en 2012 grâce à une technologie dernier cri, le Lidar, sorte de radar « qui bombardait au rayon laser une jungle dans laquelle aucun être humain n’avait pénétré depuis peut-être cinq cents ans. ». En Février 2015 a lieu la première expédition sur le site et le début des fouilles. Il y en a eu d'autres par la suite.
Nous découvrons d'abord les villes contemporaines du Honduras où l’équipe fait halte et la situation économique et politique du pays qui vient de subir un coup d'état (un nouveau !). Nous survolons la forêt luxuriante, si incroyablement dense et belle, impressionnante dans sa majesté malgré la déforestation illégale qui gagne certains coins. Nous participons aux premières fouilles du site vers lequel les explorateurs sont héliportés et qui révèlent l'existence de pyramides de terre, d'esplanades aménagées, places, terrains de jeu (?), d'un réservoir d'alimentation en eau pour les cultures. De nombreux objets sont détectés témoignant de la grande habileté d'une civilisation vieille d'un millier d'années. 


Pour autant les chercheurs n'affirment pas qu'il s'agit de la cité légendaire. Prudents, ils insistent cependant sur le caractère extraordinaire de cette découverte archéologique majeure et sur l'importance des vestiges qu'ils ont retrouvés. Depuis cette date les fouilles ont continué. 


L'homme-jaguar

Dans la livre de Douglas Preston, nous partageons les recherches érudites pour déterminer ce qu’était cette civilisation pré-hispanique qui a érigé la Cité blanche et la raison de leur départ brutal. Avec, bien sûr, une incursion vers les Mayas et  le site de Copan. L'intérêt du groupe ne se limite pas à l'archéologie mais englobe aussi les espèces végétales et animales et montre l'incroyable biodiversité de ce lieu où les hommes n'avaient plus pénétré depuis des siècles. Toute une foule de détails nous est donnée aussi sur le retour de l'expédition et ce qui arrivé à l’équipe de chercheurs par la suite. Preston présente les attaques et les controverses, souvent partisanes semble-t-il, que les chercheurs ont  subi de la part de détracteurs dont certains sont des universitaires.

Copan : site Maya

L'écrivain observe et note les évènements dont il est lui-même le témoin. Il tient un journal au jour le jour. Il dresse le portrait vivant, parfois haut en couleurs (comme l'ex-trafiquant de drogue d'un cartel colombien aux méthodes expéditives !) de chaque membre du groupe. Il procède aussi par interviews auprès de scientifiques, d'historiens, de médecins, sur des sujets variés pour les approfondir, il enquête avec une curiosité qui embrasse toutes les aspects de la recherche. Il élucide pour nous tout ce qui pourrait paraître obscur et nous apporte une foule de connaissances.

Je vous laisse découvrir les détails de ce documentaire intéressant qui nous fait découvrir plusieurs facettes de l’Honduras et de ses richesses patrimoniales.

             La Cité blanche recréée suite à la première expédition en 2015. Source site Gaia Merveille


Dans une sorte de large bassin qui dépassait à peine du sol, on pouvait voir le haut de dizaines de sculptures en pierre incroyablement élaborées. Au milieu des feuilles et des lianes, des objets recouverts de mousse prenaient forme dans la lumière crépusculaire de la forêt. La première chose que je vis fut la tête d’un jaguar rugissant, puis le rebord d’un pot orné d’une tête de vautour et d’autres grands récipients en pierre gravés de serpents; à côté d’eux se trouvaient un ensemble d’objets qui ressemblaient à des trônes ou à des tables, dont les bords et les pieds étaient pour certains, gravés de ce qui ressemblait à première vue à des inscriptions et des glyphes.



mardi 1 février 2022

Roberto Sosa : Les larmes des choses (Honduras)








 Voici ma première contribution pour le mois de Février 2022 au mois de la littérature latino-américaine  : avec  Ingammic ICI

Les larmes des choses : Roberto Sosa

Maman
a passé le plus clair des années de sa vie
debout sur un tertre de brique, le coeur rongé,
imaginant
qu’elle entrait et sortait
d’une petite maison à la porte blanche
protégée
par la fraternité des bêtes domestiques.
Imaginant
 que nous sommes nous ses enfants
ce que nous voulions être et n’avons pas pu être.
Croyant
que son père, le boucher aux pupilles de chat
et aux lèvres pincées de juge strict ne la battait
 pas jusqu’au sang, et que sa mère, enfin,
lui passait quelquefois une main tendre dans les
cheveux.
Et, au plus fort, par contrecoup, et comme d’un
 miroir,
elle suppliait Dieu
pour que ses ennemis tombent comme des coqs
pestiférés.

Brusquement, une à une, ces images très chères
ont été balayées par des mains d’hommes sans
 honneur
Si l’on y réfléchit,
tout cela, cette femme en marge l’a compris
elle,
l’héritière du vent, auprès d’une bougie. Elle qui devinait
la pensée, la froideur
des serpents,
et qui parlait aux roses, elle, équilibre délicat
entre
la dureté humaine et les larmes des choses


 Roberto Sosa

 

Roberto Sosa, poète hondurien, est né en 1930 à Yoro. Sa mère est hondurienne et son père salvadorien. De famille pauvre, il travaille dès l’âge de six ans pour aider ses parents mais il peut continuer à suivre des études et commence à écrire dès l'âge de treize ans.
En 1964, il commence publier dans une revue de poésie et  participe à la vie littéraire et intellectuelle de la capitale du Honduras, Tegucigalpa où il s’est installé. C’est avec le recueil Los Pobres en 1968  (les Pauvres) suivi en 1971 de Un monde para todos Divido (Un Monde divisé pour tous) qu’il s’est fait connaître.
Plus tard, il enseigne à l’université de Cincinatti  tout en retournant au Honduras. En 1980, la dictature militaire qui s’est installée à la tête du pays avec le soutien de l’administration Reagan, envoie ses Escadrons de la mort qui torturent et assassinent ses opposants, obligeant Roberto Sosa à s’exiler au Nicaragua. Il  revient plus tard dans son pays et c’est à Tegucigalpa qu’il meurt en 2011.

Seuls deux recueils sont traduits en français : Les Larmes des choses, éd. la Différence, 1990 et Un monde divisé pour tous, Seghers, 1998

C’est le recueil Les larmes des choses que je vous présente aujourd’hui. Traduit par Claude Couffon, préfacé par Philippe Oll-Laprune, il est précédé de Masque bas.
 

Le Honduras 


Pour comprendre Roberto Sosa, il faut savoir que sa patrie, le Honduras, depuis l’arrivée brutale des Espagnols, est une terre de divisions et de tragédies. Après la conquête, explique Philippe Oll-Laprune dans sa préface, se construit dans l’imagination populaire le mythe d’un paradis perdu, idyllique. Les indiens, en effet, privilégiaient les rapports de l’homme et de la nature, les Espagnols de l’homme à l’homme. D'où une fracture initiale, le sentiment de vivre une tragédie, un sentiment national mais qui rejoint l'universel. La conséquence de cette cassure «est la naissance de la division : séparation de l’homme et du monde et de l’homme vis-vis de l’homme. »  L’angoisse de la division qu’il a ressenti dès sa jeunesse, est donc le thème central des écrits de Sosa. Pour le poète «  cette cassure représente le symbole de la perte de l’innocence, de la pureté originelle », ce qui devient un autre thème récurrent.

Le Honduras (8, 5 millions d’habitants) est un pays où 74% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, division entre la misère de la plus grande partie de la population et la richesse d’une poignée d’entre eux. Le pays n’a jamais cessé d’être le théâtre de coups d’état militaire portant à la tête des chefs d’état corrompus et totalitaires, souvent marionnettes à la solde des américains, coupables d’assassinats politiques. Les guerres civiles se succèdent. A cela il faut ajouter que le pays est devenu la plaque tournante du trafic de drogue en direction des Etats-Unis et est ravagé par les violences des cartels qui terrorisent la population. Le Honduras détient l’un des plus forts records du monde de la criminalité.

A l'heure actuelle Xiomara Castro, première femme investie présidente du Honduras, le 27 Janvier 2022, a promis de fonder un état démocratique et socialiste.

 

Les amants brutaux

Eux, les étrangers,
son arrivés d’autres mondes à ce sol qui nous a vus
naître
Nous sommes la lumière ont-il dit sans mâcher leurs
 mots.

Ils sont arrivés
multipliant la mort par trahisons à nous appeler leurs
amis,
à tout manger et à ne plus quitter ce sol
qui nous a vus naître, eux, les hommes linéaires et
métalliques,
eux, les amants brutaux
de la Mort.

Mort à la Mort.


 Un peintre hondurien

Quand j'ai cherché un peintre hondurien (je n'en connais aucun) pour illustrer ce billet, je suis tombée sur un artiste contemporain, né en 1958, présenté comme "le plus talentueux" du pays : Roque Zelaya. Autodidacte, peintre naïf, il crée des tableaux lumineux parlant de la vie quotidienne des habitants : mariage, travaux des champs, match de football, jolies jeunes filles... Des images du bonheur, de la vie simple dans un paysage radieux. Tout le contraire de ce que je viens de lire sur ce pays !

Roque Zelaya : le vent

 En fait ces images évoquent pour moi la petite maison à la porte blanche protégée par la fraternité des bêtes domestiques qu'imagine la maman de Roberto Sosa dans Les Larmes des choses.

 

Roque Zelaya : la plus jolie fille


Roque Zelaya

Roque Zelaya : Mariage

Roque Zelaya


 

En Amérique latine avec Ingammic ICI




mercredi 26 janvier 2022

Clara Dupont-Monod : S'adapter

 

Dans ce roman S’adapter de Clara Dupont-Monod, le narrateur ou plutôt les narratrices sont des pierres, celles du pays cévenol, toujours en connivence avec les enfants du pays qu’elles tiennent sous leur protection.
Et le ton est celui du conte :  « Un jour, dans une famille est né un enfant… » Mais un conte qui tourne mal. Dès l’incipit le lecteur achoppe sur un mot  « Inadapté »  :   «Un jour, dans une famille est né un enfant inadapté », mot qui annonce la tragédie, la souffrance, l’irréversibilité des choses.

Alors les pierres observent : « Les parents moururent un peu. Quelque part, dans les tréfonds de leur coeur d’adultes, une lueur s’éteignit. ». Mais ce sont les enfants qui intéressent les pierres et elles racontent comment ceux-ci vont vivre le handicap de ce petit frère qui peut ni bouger, ni parler, ni voir, et dépend entièrement des autres pour survivre.  S’adapter ! Chacun va se découvrir lui-même, chaque vie va être changée par celui qui vient d’arriver, détournée de son cours.

Ce livre dégage une émotion intense et pourtant tout en finesse et en demi-teinte. L’écrivaine présente ce fait brutal qu’est le handicap d’un enfant en conservant tout au long du récit le ton du conte. Il s’agit d’une histoire universelle, dont nous faisons tous partie. Les enfants n’ont pas de prénom, ils ne sont nommés que par leur fonction, l’aîné, la cadette et le dernier (celui qui naît après l’enfant inadapté), la nature crée un contrepoint poétique à la douleur et à la culpabilité mais aussi à l’amour et au dévouement, tous ces sentiments contradictoires mêlés. Le lieu n’est pas indéfini comme dans un conte. Il est au contraire bien réel - Les Cévennes avec ses rudes hivers, ses pluies torrentielles, sa beauté et sa sévérité, ses femmes et hommes enracinés dans la montagne- mais la nature a un aspect immémorial qui impose ses lois et auxquelles l’être humain doit se soumettre. C’est ainsi que l’enfant inadapté fait partie du monde, participe à l’essence des arbres et des pierres; il est là « de façon aussi évidente qu’un pli de la terre. » .

La langue de l’écrivain est belle, simple et précise, vivante et poétique :  

« Nous les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachées aux enfants. C’est eux que nous souhaitons raconter. Enchâssées dans le mur, nous surplombons leur vie. Les enfants sont toujours les oubliés d’une histoire. On les rentre comme des petites brebis, on les écarte plus qu’on ne les protège. Or les enfants sont les seuls à prendre les pierres pour des jouets. Ils nous nomment, nous bariolent, nous couvrent de dessins et d’écritures, ils nous peignent, nous collent des yeux, une bouche, des cheveux d’herbe, nous empilent en maison, nous lancent pour faire un ricochet, nous alignent en limite de goal ou en rails de train. Les adultes nous utilisent, les enfants nous détournent. »

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman qui au-delà du drame de l’enfance handicapée et de vies bouleversées raconte une très belle histoire d’amour.

dimanche 16 janvier 2022

Jean Hagland : Apaiser nos tempêtes

 

J’avais bien aimé Dans la forêt de Jean Hegland même si j’avais quelques restrictions quant à sa conclusion. J’ai donc eu envie de lire Apaiser nos tempêtes, (windfalls, titre anglais), son nouveau roman paru en Juillet 2021.

« Un arbre se dresse sur un versant de colline battu par les vents. Seul entre les cieux qui s’assombrissent et la terre caillouteuse, il tend vers elle haut ses branches noueuses, qui sont en pleine floraison. Un soleil bas embrase les nuages lourds, réchauffe son tronc brisé, enflamme ses milliers de fleurs.
L’arbre a presque été fendu en deux - peut-être par la foudre, peut-être par le vent, ou par le poids de ses fruits lors d’un automne trop fécond il y a longtemps. Une moitié gît au sol à présent stérile. Mais la moitié vivante se tient fière, parée de fleurs blanches si nombreuses qu’elles semblent en suspens dans l’air lourd. Même les plus petites branches en sont recouvertes, et sur la photo, chaque pétale luit, telle la flamme d’une bougie. »

Cet arbre à moitié mort et qui renaît, chargé de fleurs blanches porteuses de lumière, est la métaphore des deux femmes, Anna et Cerise, qui sont les personnages principaux du roman. Toutes les deux subiront des moments difficiles voire tragiques, des saisons où la vie devient un hiver mais avec la résurrection du printemps. Comme dans Dans la forêt, la nature joue donc un grand rôle dans ce roman et la ville avec sa démesure participe au malaise de l’individu sur cette Terre en proie aux dérives des êtres humains.
 Anna et Cerise, se révèlent à la fois semblables et différentes :  L’une, Anna, d’un milieu aisé, qui a continué ses études, est artiste photographe; l’autre, Cerise, d’un milieu défavorisé, abandonne le lycée pour élever sa fille lorsqu’elle est enceinte par accident. Anna, elle, préfère avorter que de subir une grossesse indésirable. Elle ne connaîtra la maternité que lorsqu’elle le souhaite, mariée à un homme qui, lui aussi, veut être père.

Apaiser ma tempête explore plusieurs thèmes intéressants qui rendent le roman passionnant. A travers les épreuves parfois communes de deux femmes, l’écrivaine dépeint l’inégalité sociale entre elles, inégalité qui pèse sur Cerise comme un déterminisme. Celle-ci ne peut pas être maîtresse de sa vie et subit plus qu’elle n’agit, souvent sous influence, manipulée par l’un ou l’autre, privée d'avenir, ne recevant aucune aide sociale pour les mères célibataires dans un pays individualiste et indifférent,  jusqu’au drame final qui la jette, sans argent, dans la rue puis dans un foyer de femmes sans-abri.  Pourtant, elle est courageuse, n’abandonne pas la lutte et donne beaucoup aux autres, avec générosité.

A travers Cerise comme à travers Anna, Jean Hegland parle de la maternité et des transformations qu’elle génère dans chaque femme, elle analyse les sentiments de la mère vis à vis de l’enfant entre bonheur et fatigue. Elle écrit l’amour peau-contre peau, sensuel, des échanges entre mère et nourrisson, ce qui nous ramène, dans le meilleur sens possible, à notre condition animale. Mais elle montre aussi la fragilité des mères, leurs craintes, les interrogations et doutes sur l’éducation, les désillusions qui parfois marquent l’entrée de l’enfant dans adolescence. L’amour-rejet qui parfois en résulte. Ce qui lui a valu d’ailleurs un refus de son éditeur et une rupture de son contrat sous prétexte que « les mères n’éprouvent pas autant d’ambivalence qu’Anna et Cerise vis-à-vis de leurs enfants. » Et oui, le mythe bien entretenu car confortable (en particulier pour les hommes) de l’amour maternel inné, de la mère aimante et lisse, heureuse et sans faille...  est toujours à la mode de nos jours ! Parodiant  Simone Beauvoir, il faudrait pourtant affirmer  «  on ne naît pas mère, on le devient! ». Et oui, monsieur l’éditeur !

L’écrivaine défend aussi celles qui choisissent de ne pas être mère tout en montrant que ce n’est pas un geste anodin et en analysant l’état de vide, de manque, ressenti par Anna après l’avortement ( très belle scène avec la grand-mère). La critique du couple bien-pensant qui influence Cerise pour qu’elle garde le bébé mais l’abandonne au moment où elle va accoucher et va devoir élever son bébé toute seule, sans argent, est virulente. De même la scène où Anna doit se frayer un chemin dans la foule haineuse, massée devant l’hôpital, brandissant des pancartes contre l’avortement, dégage une grande violence.

A travers Anna la photographe, Jean Hagland pénètre aussi dans la conscience de l’artiste et avec elle s’interroge sur l’Art. Quelle place tient-il dans notre société? Est-il susceptible d’influer sur le cours de la vie, de changer les êtres humains ? Elle découvre pour nous le sentiment de déréliction éprouvé par l’artiste quand il se sent dans l’impossibilité de créer, quand le papier de la photo reste blanc comme la page de l’écrivain.

Un beau livre donc ! Les analyses de l’état de mère « sans sentimentalisme ni cynisme » « au-delà des clichés méprisants » (dixit J Hegland dans la préface)  sont si justes que bien des fois j’ai éprouvé un sentiment de vécu et je me suis sentie concernée. Mais le roman est assez riche en dehors de ce thème de la maternité, ne serait-ce que par ces deux personnages féminins attachants, pour plaire à tous et la langue de l’écrivaine se révèle d’une grande beauté.




 

dimanche 2 janvier 2022

Bonne année 2022

 

Photo Aurélia Frey ici


Ce  paysage de brume, de mystère et de rêve, pour vous souhaiter  à toutes et à tous, une heureuse année 2022, évasion vers de nouveaux horizons, beaux livres pour nourrir la vie, joies des rencontres familiales ou amicales pour une nouvelle année sans pandémie !


Aurélia Frey nuit dans le palais des glaces


mardi 7 décembre 2021

Tania Crasnianski : Enfants de nazis

Himmler et sa fille Gudrun

Voilà déjà quelques années que j’avais Enfants de nazis dans ma PAL et, enfin, c’est fait, je l'ai lu ! Ce qui me fascine dans tous les livres qui ont pour sujet des nazis, et parlent de leur idéologie haineuse et des camps de concentration, c’est le problème de la culpabilité et du Bien et du Mal, entraînant obligatoirement un questionnement sur la nature humaine.
Le premier livre quand j’étais adolescente, a été Le journal d’Anne Franck qui m’a  fait prendre conscience de ce qu’était la nazisme et l’antisémitisme. Mais à cette époque là, l’univers se partageait, à mes yeux, entre les bons et les méchants !  Et en quelque sorte, c’était rassurant !  Il me semblait évident que les Hitler et ses complices étaient des monstres et que tous ceux qui avaient participé à l’holocauste, aux pogroms, aux massacres, n’étaient pas des êtres humains !  

C’est Robert Merle avec Un métier de seigneur qui, le premier en France, a montré que les dirigeants nazis, les directeurs des camps de concentration, étaient des hommes comme les autres, bons pères de famille, amis fidèles pour certains,  cultivés, esthètes pour d’autres, sensibles à la musique et à la beauté de l’art…  On ne naît pas monstre, on le devient ! A un moment ou à un autre l’être humain a le choix entre le bien et le mal qu'il peut refuser. Quand se fait la bascule, quand franchit-on le point de non retour ? et Pourquoi ? Qu’il adhère à une apologie du meurtre par conviction, haine des autres et de la différence (juifs, homosexuels, opposants politiques, tsiganes,  infirmes…), par une conception rigide du devoir, par opportunisme, arrivisme, obéissance passive, lâcheté, ou par nécessité économique, l'homme est responsable…. !  C’est ce dont nous fait part Gitta Sereny dans son essai Au fond des ténèbres où elle questionne le directeur du camp de Treblinka, Frantz Stangl, jugé en Allemagne, attendant son verdict. Et puis il y eut Les Bienveillantes de Littel, Les disparus de Mendelhson, les écrits de Jorge Semprun … pour ne citer qu’eux ... qui appellent à la réflexion !

Hermann Goering et sa fille Edda

L’essai Enfants de nazis m’intéressait donc de bien des façons. Il ne s’agit pas d’enfants d’anonymes mais de ceux des plus hauts dignitaires du gouvernement nazi : Himmler, Goëring, Hess, Franck, Bormann, Höss, Speer et Mengele, devenus les symboles de l’horreur de cette idéologie mortifère.
 Tania Craznianski présente tout à tour, la biographie de chacun, sa place auprès d’Hitler, ses fonctions, ses responsabilités au sein du régime mais aussi ses rapports avec ses enfants :  l’homme politique et le père. Puis elle analyse le vécu des fils ou filles de ces hommes avant et après la guerre lorsque les crimes de leur géniteur sont révélés et après leur condamnation ou leur mort.

Et je me posais les questions habituelles en commençant cet essai : Comment vivre avec le poids des crimes de ses parents, comment ne pas en porter la culpabilité toute sa vie ?
S’il y a des réponses à ces questions, certaines sont parfois déroutantes pour tous ceux qui considèrent les auteurs des crimes nazis comme les symboles de la déchéance humaine. On peut penser, à priori que tous seront frappés d'horreur.

En fait, Martin Adolf Junior, filleul de Hitler dont il porte le prénom, fils de Martin Bormann, ami proche du Fürher, est celui qui a le plus nettement renié son géniteur. Dans son enfance, l’enfant, mis en pension, ne verra son père que pendant les vacances scolaires et ses liens deviennent de plus en plus distants. Après la guerre, séparé de sa famille, il comprend que le nom de Bormann est désormais une « condamnation » . Il est recueilli par une famille aimante et catholique. Il prend conscience du rôle de son père alors qu’il n’avait jamais entendu parler de l’Holocauste. On ne discutait pas de politique chez lui.  « Soudain, lui apparaît abyssale ce dont la nature humaine est capable ». » » Le jeune homme a du mal  à faire fi de son passé et de sa filiation. Il pense que l’on ne peut échapper à ses parents quels qu’ils soient ». Il se convertit au catholicisme, va trouver son salut dans la foi en Dieu et se se fait prêtre…

Mais qu’en est-il de Gudrun, la fille d’Himmler ?
Himmler, rappelons-le, est le maître incontesté de l’appareil répressif du IIIe Reich, l’homme clé de la gestapo et de la SS. Il est au centre du système concentrationnaire et de l’extermination des juifs d’Europe. C’est un bon père. Il adore sa fille qu’il surnomme Püppi et est très proche d’elle. Elle vénère Hitler qui vient manger chez eux; et ses parents la tiennent au courant de la guerre et des enjeux. Elle aussi, dans l’Allemagne d’après guerre, rencontre des difficultés à cause de son nom et se considère comme une victime.  Mais elle voue un culte à la gloire de son père et n’accepte pas de le renier. Plus tard, elle s’implique dans des organismes d’aide aux anciens nazis et manifeste son soutien à l’extrême droite allemande dont elle épouse les idéaux.

La fille de Hermann Goëring, Edda, continue elle aussi à voir dans son père un « héros » et un « père magnifique ». Elle porte son nom avec orgueil et arrogance : « Je n’ai jamais eu de problème avec mon nom. Au contraire, c’est une fierté. ». Dans la famille Goëring, c’est la petite-nièce et le petit-neveu qui ont été marqués par le passé et en assument la lourde responsabilité. Le neveu, Herman Goëring, s’est converti au judaïsme et a choisi de vivre en Israël.
Je vous laisse découvrir ce qu’il en est des autres enfants de ces hauts dignitaires.

A travers ces cas particuliers, l’essai de Tania Crasninaski, soulève des questions plus générales : Un enfant est-il responsable des actes de ses parents ? Est-il juste qu’il assume des crimes qui ne sont pas les siens ? Comment les allemands ont-ils réagi après la guerre face à l’innommable ? - certains minimisant les faits ou les niant, ou rejetant sur Hitler la seule responsabilité, certains pris entre l’amour du père et son reniement conçu comme une trahison, préférant soutenir son idéal, et beaucoup en faisant peser sur les faits une chape de silence.

jeudi 2 décembre 2021

Heather Young : Un été près du lac


Le récit Un été près du lac de Heather Young se déroule sur deux époques : Celle de Lucy, une vieille dame, qui, sentant venir la fin, écrit l’histoire de cet été tragique 1935, à l’intention de sa petite-nièce Justine. Lucy avait onze ans à l’époque et ces vacances avec ses parents et ses soeurs, Lilith, l’aînée, et Emily, la cadette,  représentaient pour elle une grande source de bonheur.
Mais cette année, rien n’est comme avant.  Lilith délaisse sa soeur pour flirter avec les garçons et est en rébellion contre son père. Sa mère surprotège sa cadette Emily … mais de quel danger ? Et pourtant celle-ci disparaît dans la forêt et l’on ne la retrouve jamais
Enfin, l’époque de Justine, 1999, qui après une rupture avec le père de ses filles, cherche à s’extraire de la relation nocive qu’elle entretient avec un compagnon la fois infantile et trop possiesif et pour tout dire phagocyteur. Justement, à la mort de sa grand-tante qui lui lègue sa maison au bord du lac du Minnesota, elle quitte tout et va s’installer dans ce chalet inconfortable et glacial mais qui lui paraît d’abord synonyme de libération.

Au premier abord, mon entrée dans le roman m’a laissé une impression de déjà lue : l’adolescente rebelle, la fin de l’enfance sur fond de vacances et bord de plage… Puis je me suis laissée entraîner par ces pages qui font sentir avec profondeur les non-dits pesants qui règnent dans cette famille prétendument exemplaire. Et même si un lecteur averti comprend vite de quoi il s’agit, il n’en est pas moins vrai que l’auteur parvient à créer une atmosphère lourde, insécure, et à analyser avec finesse les noirs tourments qui agitent l’âme de ce père religieux, confit en dévotion, à la morale étriquée et rigide, et de cette mère, effacée, voire inexistante, et lâche. Quant à la disparition d’Emily, le suspense entretenu autour de ce mystère nous accompagne pendant le récit tout en générant une mélancolie sourde, jusqu’à la révélation finale qui nous laisse sans voix.
En ce qui concerne Justine, sa vie est intéressante et nous suivons avec attention les péripéties de son combat pour devenir une femme indépendante, tout en découvrant le passé de sa famille dont elle s’était éloignée. Malgré tout, j’ai préféré la première période dont les personnages m’ont paru plus fouillés, plus approfondis et qui m’a donc plus accrochée.
Un premier roman intéressant, agréable à lire, avec des qualités d’écriture, qui a été sélectionné pour le meilleur premier roman policier américain.

dimanche 28 novembre 2021

R.J. Ellory : Le chant de l'assassin


1972. Condamné pour meurtre, derrière les barreaux depuis plus de vingt ans, Evan Riggs n'a jamais connu sa fille, Sarah, confiée dès sa naissance à une famille adoptive. Le jour où son compagnon de cellule, Henry Quinn, un jeune musicien, sort de prison, il lui demande de la retrouver pour lui donner une lettre. Lorsqu'Henry arrive à Calvary, au Texas, le frère de Riggs, shérif de la ville, lui affirme que la jeune femme a quitté la région depuis longtemps, et que personne ne sait ce qu'elle est devenue. Mais Henry s'entête. Il a fait une promesse, il ira jusqu'au bout. Il ignore qu'en réveillant ainsi les fantômes du passé, il va découvrir un secret que les habitants de Calvary sont prêts à tout pour ne pas voir divulguer. (quatrième de couverture)

Un mystère donc que Henry va vouloir percer et qui unit dans le même silence les habitants de cette petit ville typique du West Texas. Ce que j’ai apprécié dans ce roman qui est sans contexte « noir » par son sujet et pas les thèmes qu’il présente, c’est la vision qu’il nous donne de la société américaine de cet Etat. Repliés sur eux-mêmes, xénophobes, sclérosés, soumis à un pouvoir corrompu, celui du shérif de la ville mais aussi de ceux qui sont au-dessus de lui, les habitants se taisent, complices, enchaînés par la culpabilité, ou obligés par la peur et la lâcheté.

On a souvent dit que le mal n’a pas besoin d’autre terreau pour prospérer que le silence et l’inaction des gens de bien.

Mais au-delà de ces aspects, ce qui m’a le plus touchée dans Le chant de l’assassin, ce sont les personnages à qui R.J. Ellory donne vie, des personnages puissants - même ceux qui sont secondaires-  dont certains sont très beaux et touchants. Ils nous offrent une réflexion pleine de sagesse, d’amertume ou de pessimisme, selon chacun d’entre eux, sur la vie mais aussi sur le mal, réflexion empreinte souvent d’une tristesse qui nous touche et nous remue profondément.

De façon différente pour chacun, l’âge adulte leur avait apporté la preuve que le monde n’était pas ce lieu magique auquel ils avaient cru enfants, mais un endroit nettement plus sinistre.

Ellory a une grande connaissance des arrière-boutiques de l’âme humaine et sait nous les révéler au grand jour, habilement, en présentant le thème que l’on peut dire biblique des frères ennemis,  Evan et Carson Riggs, chacun avec leurs zones d’ombres et de faiblesses. Face à eux, Henry Quinn incarne la jeunesse et l’espoir avec une droiture non dépourvue d’intransigeance. 

Aux yeux de Henry, il n’y avait pas réellement de différence entre une parole donnée et une parole tenue. C’était dans sa nature, un point c’est tout.

L’alcool n’arrangeait rien. Henry en savait quelque chose. Il ne faisait qu’exacerber des tendances déjà présentes en vous. Au même titre que l’argent. Ou le pouvoir. Donnez l’un ou l’autre à un homme, et vous ne ferez qu’embraser sa nature profonde et la révéler au grand jour.

La construction du roman qui se déroule en alternance dans des temps différents, celui de Evans Riggs et celui de Henry Quinn, tous deux unis malgré la distance temporelle par leur amour de la musique, donne un rythme au roman et relance sans cesse l’intérêt de l’action.

Un grand roman noir !
 

Lire le billet de Kathel : ICI



 

jeudi 11 novembre 2021

Philippe Jaenada : Au printemps des monstres

 

Allez, comme à chaque parution, je suis allée faire une petite incursion dans l’univers de Philippe Jaenada qui nous entraîne dans une nouvelle enquête avec Au printemps des monstres. Quand je dis petite, il s’agit tout de même de 750 pages mais qui se lisent facilement.

Et comme d’habitude, Jaenada, choisit, parmi les meurtriers, une personne qui lui semble innocente du crime qu’on lui impute et il cherche à mettre en relief les erreurs judiciaires, à rétablir si possible la vérité. Il est vrai que l’écrivain, en s’immergeant dans les archives, les rapports d’enquête, les correspondances, les minutes du procès, en se mettant dans la peau de son personnage, en arpentant les lieux qu’il a fréquentés, en rencontrant les personnes qui l’ont connu (s’il en reste), bénéficie d’un recul que n’avaient pas les enquêteurs de l’époque. Ces derniers bousculés par le temps, par leur hiérarchie, par la nécessité d’un rapide résultat, subissaient en outre la pression et parfois l’influence négative des médias. 

Lucien Léger

Le personnage choisi cette fois dans Au printemps des monstres est Lucien Léger condamné pour le meurtre d’un petit garçon en 1964. Retrouvé dans la forêt, étouffé contre la terre, sans trace d’agression sexuelle, l’enfant, semble avoir été assassiné sans raison apparente. Mais au moment où l’enquête commence, un mystérieux Etrangleur écrit des lettres violentes, crues et ignobles, aux parents de l’enfant ou aux journaux, prouvant qu’il est au courant de certains détails du meurtre. L’Etrangleur est bien vite retrouvé. C’est Lucien Léger. Mais s’il a bien écrit ces horreurs, est-il vraiment le meurtrier ? Il plaide coupable sur les conseils de son avocat, pourtant il y a tant d’incohérences dans son récit que le doute s’insinue. Quand il se rétracte par la suite et demande la révision de son procès et ceci à plusieurs reprises tout au long de sa longue incarcération, il ne sera jamais entendu.

L’enquêteur-écrivain s’imprègne de ce qu’il lit et décèle les faiblesses des accusations, les erreurs de logique. Il enquête aussi sur les zones d’ombre des autres personnages, ceux qui entourent Fernand Léger, mais aussi en particulier des parents de la victime et surtout du père, un odieux et trouble personnage, qui s’enrichit sur la mort de son fils ! Les monstres ne sont pas toujours ceux qui passent en jugement.

Au-delà de l’aspect « policier » du roman, nous nous intéressons à la psychologie des personnages, qui est très fouillée et très intéressante et le personnage de Lucien Léger, en particulier, prend du relief au cours de l’enquête judiciaire.
Comme d’habitude l’auteur se met en scène et nous fait partager sa vie, ses doutes et si l’humour est un peu voilé, un peu plus grave que dans les  livres précédents, c’est que l’écrivain nous parle de sa maladie, de son opération, ce qui donne lieu à des scènes savoureuses comme celle de la salle d’attente où Philippe Jaenada découvre, à travers les patients sous bandelettes comme des momies, ce qu’est pour le chirurgien, une tumeur "bénigne" ! Humour qui sert d'exutoire à l'angoisse !

Un livre intéressant et agréable à lire mais je n’ai pas senti l’écrivain aussi impliqué que pour sa « petite femelle » qu’il aimait tant. Il faut dire qu’il est difficile de se passionner pour Lucien Léger, ambigu, sournois, qui, s’il n’a pas commis le crime, a essayé d’en profiter pour se faire une notoriété et est certainement plus ou moins complice des véritables assassins. Et je ne l’ai pas suivi, non plus, quand il brosse un portrait de l’épouse de Léger, Solange, sous les traits d’une victime innocente. Victime, oui, surtout dans son enfance,  et à cause de sa maladie. Cependant, le personnage n’est pas clair dans son attitude et ses propos et pas obligatoirement sympathique ! Mais le coeur tendre de Philippe Jaenada a besoin de quelqu’un à aimer, si possible une femme belle ! Et oui, c’est à mon tour de me moquer un peu de lui. Je crois que ce que j’aime le plus dans cet écrivain, ce sont ses parti-pris, qu’ils soient d’amour ou de détestation !