dimanche 16 janvier 2022

Jean Hagland : Apaiser nos tempêtes

 

J’avais bien aimé Dans la forêt de Jean Hegland même si j’avais quelques restrictions quant à sa conclusion. J’ai donc eu envie de lire Apaiser nos tempêtes, (windfalls, titre anglais), son nouveau roman paru en Juillet 2021.

« Un arbre se dresse sur un versant de colline battu par les vents. Seul entre les cieux qui s’assombrissent et la terre caillouteuse, il tend vers elle haut ses branches noueuses, qui sont en pleine floraison. Un soleil bas embrase les nuages lourds, réchauffe son tronc brisé, enflamme ses milliers de fleurs.
L’arbre a presque été fendu en deux - peut-être par la foudre, peut-être par le vent, ou par le poids de ses fruits lors d’un automne trop fécond il y a longtemps. Une moitié gît au sol à présent stérile. Mais la moitié vivante se tient fière, parée de fleurs blanches si nombreuses qu’elles semblent en suspens dans l’air lourd. Même les plus petites branches en sont recouvertes, et sur la photo, chaque pétale luit, telle la flamme d’une bougie. »

Cet arbre à moitié mort et qui renaît, chargé de fleurs blanches porteuses de lumière, est la métaphore des deux femmes, Anna et Cerise, qui sont les personnages principaux du roman. Toutes les deux subiront des moments difficiles voire tragiques, des saisons où la vie devient un hiver mais avec la résurrection du printemps. Comme dans Dans la forêt, la nature joue donc un grand rôle dans ce roman et la ville avec sa démesure participe au malaise de l’individu sur cette Terre en proie aux dérives des êtres humains.
 Anna et Cerise, se révèlent à la fois semblables et différentes :  L’une, Anna, d’un milieu aisé, qui a continué ses études, est artiste photographe; l’autre, Cerise, d’un milieu défavorisé, abandonne le lycée pour élever sa fille lorsqu’elle est enceinte par accident. Anna, elle, préfère avorter que de subir une grossesse indésirable. Elle ne connaîtra la maternité que lorsqu’elle le souhaite, mariée à un homme qui, lui aussi, veut être père.

Apaiser ma tempête explore plusieurs thèmes intéressants qui rendent le roman passionnant. A travers les épreuves parfois communes de deux femmes, l’écrivaine dépeint l’inégalité sociale entre elles, inégalité qui pèse sur Cerise comme un déterminisme. Celle-ci ne peut pas être maîtresse de sa vie et subit plus qu’elle n’agit, souvent sous influence, manipulée par l’un ou l’autre, privée d'avenir, ne recevant aucune aide sociale pour les mères célibataires dans un pays individualiste et indifférent,  jusqu’au drame final qui la jette, sans argent, dans la rue puis dans un foyer de femmes sans-abri.  Pourtant, elle est courageuse, n’abandonne pas la lutte et donne beaucoup aux autres, avec générosité.

A travers Cerise comme à travers Anna, Jean Hegland parle de la maternité et des transformations qu’elle génère dans chaque femme, elle analyse les sentiments de la mère vis à vis de l’enfant entre bonheur et fatigue. Elle écrit l’amour peau-contre peau, sensuel, des échanges entre mère et nourrisson, ce qui nous ramène, dans le meilleur sens possible, à notre condition animale. Mais elle montre aussi la fragilité des mères, leurs craintes, les interrogations et doutes sur l’éducation, les désillusions qui parfois marquent l’entrée de l’enfant dans adolescence. L’amour-rejet qui parfois en résulte. Ce qui lui a valu d’ailleurs un refus de son éditeur et une rupture de son contrat sous prétexte que « les mères n’éprouvent pas autant d’ambivalence qu’Anna et Cerise vis-à-vis de leurs enfants. » Et oui, le mythe bien entretenu car confortable (en particulier pour les hommes) de l’amour maternel inné, de la mère aimante et lisse, heureuse et sans faille...  est toujours à la mode de nos jours ! Parodiant  Simone Beauvoir, il faudrait pourtant affirmer  «  on ne naît pas mère, on le devient! ». Et oui, monsieur l’éditeur !

L’écrivaine défend aussi celles qui choisissent de ne pas être mère tout en montrant que ce n’est pas un geste anodin et en analysant l’état de vide, de manque, ressenti par Anna après l’avortement ( très belle scène avec la grand-mère). La critique du couple bien-pensant qui influence Cerise pour qu’elle garde le bébé mais l’abandonne au moment où elle va accoucher et va devoir élever son bébé toute seule, sans argent, est virulente. De même la scène où Anna doit se frayer un chemin dans la foule haineuse, massée devant l’hôpital, brandissant des pancartes contre l’avortement, dégage une grande violence.

A travers Anna la photographe, Jean Hagland pénètre aussi dans la conscience de l’artiste et avec elle s’interroge sur l’Art. Quelle place tient-il dans notre société? Est-il susceptible d’influer sur le cours de la vie, de changer les êtres humains ? Elle découvre pour nous le sentiment de déréliction éprouvé par l’artiste quand il se sent dans l’impossibilité de créer, quand le papier de la photo reste blanc comme la page de l’écrivain.

Un beau livre donc ! Les analyses de l’état de mère « sans sentimentalisme ni cynisme » « au-delà des clichés méprisants » (dixit J Hegland dans la préface)  sont si justes que bien des fois j’ai éprouvé un sentiment de vécu et je me suis sentie concernée. Mais le roman est assez riche en dehors de ce thème de la maternité, ne serait-ce que par ces deux personnages féminins attachants, pour plaire à tous et la langue de l’écrivaine se révèle d’une grande beauté.




 

31 commentaires:

  1. Le précédent, je l'ai abandonné, mais ce dernier a l'air un peu différent?

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    1. Je n'ai lu que Dans la forêt que j'avais aimé dans l'ensemble sauf la fin avec ce retour à la nature que je ne voyais pas comme une solution.
      Là c'est autre chose, le thème dominant étant celui de la maternité mais avec d'autres thèmes tout aussi intéressants.

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  2. j'ai bien aimé Dans la Forêt, tu me donnes envie de lire Apaiser nos tempêtes même si le thème de la maternité n'est pas celui que je creuse en ce moment. En revanche, la présence de la nature m'intéressee beaucoup

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    1. Le thème de la nature est présent, c'est sûr, mais il faut savoir que celui de la maternité domine. J'ai bien aimé aussi la critique sociale et celle des fanatiques qui sont contre l'avortement. Et puis aussi le thème de l'art et de la photographie en particulier.

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  3. il faudrait que je tente la découverte de cet auteur!

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  4. Un roman qui m'intéresse, merci. J'ai encore en mémoire "Reste avec moi" d'Ayọ̀bámi Adébáyọ̀, lu il y a peu, où le sujet de la maternité (en Afrique) est lié à tant de douleur !
    La maternité n'est pas un long fleuve tranquille, c'est bien que des romans le montrent.

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    1. C'est exactement ce que l'on pense en lisant ce livre !

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  5. J'hésitais un peu, après "dans la forêt" j'avais peur d'une déception, surtout sur un thème qui, a priori, me concerne moins, mais j'ai de plus en plus envie de le lire pour tout ce que tu évoques.

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    1. Il me semble que l'on peut s'intéresser à tous les thèmes du livre.

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  6. J'ai adoré "Dans la forêt", notamment pour la manière dont l'auteure y dépeint le lien sororal. Celui-ci me fait très envie depuis sa sortie, mais j'attends sa parution en poche.
    Tu as vu que le mois latino revient en février ?

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    1. Je vais essayer de suivre le mois latino mais je serai moins présente que l'année dernière...

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    2. C'est déjà très bien de revenir, l'an dernier tu t'étais surpassée !

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    3. Je lirai peut-être moins mais je suis motivée !

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  7. J'avais vraiment beaucoup aimé Dans la forêt dans lequel il y avait aussi les relations complexes entre deux femmes, deux sœurs en l'occurrence ainsi que le rapport à la maternité (la scène de l'allaitement m'avait touchée) ; c'était en lien avec le rapport à la nature, à la forêt qui symbolisait la vie.
    Celui-ci me tente aussi, bien sûr et je le lirai dès que j'en aurai le temps.
    Bonne journée.

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    1. Là aussi il y l'amitié entre les deux femmes qui, ici, ne sont pas soeurs.

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  8. j'ai été très déçue par cette lecture. Je n'ai été intéressée ni par la femme qui a "réussi" ni pas la marginale. Deux femmes à la limite de la caricature et tellement ancrés dans les clichés américains!
    J'avais bien aimé son premier roman mais celui-là, pas du tout. L'excès de malheurs de Cerise m'a semblé digne d'une mauvaise série télé!

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    1. Oui, j'ai vu que le livre pouvait avoir des détracteurs, souvent parce qu'il choque. En particulier, on n'aime pas celle qui "réussit" parce qu'elle préfère avorter pour pouvoir poursuivre ses études. Moi, je trouve que c'est bien qu'elle ait eu le choix !
      Je pense que "l'excès de malheurs" de Cerise est une réalité qui touche la plupart des gens qui se retrouvent dans la rue, couchent dehors, et subissent une déchéance dont ils peuvent difficilement se relever : deuil,chômage, perte d'un toit, désespoir, manque d'instruction, absence de diplômes etc... Je pense que c'est ce qui arrive à des centaines de milliers de français SDF et que ce n'est pas mieux aux Etats-Unis. Je ne crois pas que Cerise soit un cliché et je suis persuadée qu'elle existe !

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    2. PS : Je viens juste de lire cette phrase dans un livre de J R Ellory. Elle répond si bien à ce que tu dis que je la note ici : "Les clichés ne sont des clichés que parce qu'ils expriment assez de vérité pour être répétés."

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  9. Le titre est noté, avec grand intérêt, merci!
    Être mère n'est pas une sinécure, loin de là, on est quand même très étonnées, si pas choquées, par l'idée que certains se font encore maintenant de ce "plus beau métier du monde", de ce bonheur sans nuages d'avoir et d’élever des enfants...

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    1. Exact ! Ce n'est pas un "métier" facile , d'ailleurs ce n'est pas un métier du tout et je pense que les femmes doivent avoir le droit d'être mère ou pas. Ceci dit j'ai trois filles et en suis très heureuse !

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  10. Tu es la première à me donner envie de le lire, le thème de la maternité j'ai déjà tellement lu que ça ne m'attirait pas des masses a cause de cela. Mais voilà si tu me dis que ça parle aussi de la nature et de notre rapport à l'art, là ça me parle déjà plus. Et, je lis aussi les commentaires, encore d'avantage si se rajoute le destin des sans abris, qui me touche énormément aussi.

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  11. Oui, C'est vrai que le personnage de jeunes filles comme Cerise qui tombent enceintes très jeunes, ne peuvent continuer leurs études et tombent dans la pauvreté voire la déchéance, est une constante dans la littérature américaine (Oates, Kinsolver...) mais aussi dans les films de Ken Loach... Quant au sort des SDF et en particulier des femmes dans la rue, parfois avec des enfants, recueillies dans des foyers, il est malheureusement tout aussi fréquent en France. J'ai aimé dans ce roman le thème social que j'ai trouvé très juste et pas seulement pour Cerise. La scène décrite par l'écrivaine quand Anna traverse la foule violente et haineuse pour se faire avorter, fait froid dans le dos.

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  12. c'est vrai que l'on peut accepter les clichés quand ils sont criants de vérité, et pour cela il faut se laisser embarquer par l'histoire ou le style. Mais quand on s'ennuie dans un roman ce qui fut mon cas alors tous les poncifs sautent aux yeux. Mais je me sens un peu seule pour ce roman que la blogosphère a beaucoup aimé.

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    1. Oui, tu as raison. A partir du moment où l'on s'ennuie, il n'y a plus rien à dire. Mais ne te sens pas seule! C'est intéressant la blogopshère,justement parce qu'on peut y lire des ressentis différents selon les goûts,la sensibilité...

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  13. J'avoue que je n'avais pas aimé son premier roman, du coup, je préfère passer...

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    1. Je n'avais pas aimé la fin de Dans la forêt mais là ce roman m'a plu.

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  14. j'ai tellement adoré Dans la forêt que j'ai peur d'être déçue par celui-là. Alors j'hésite ... mais ton billet est très tentan !

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  15. Bonjour CaudiaLucia
    C'est le côté "robinsonnade" qui m'avait fait lire et apprécier "Dans la forêt", dans un premier temps comme roman, puis ensuite avec la BD qui en a été tirée. Cela fait plusieurs fois que je croise "Apaiser nos tempêtes" sur les blogs. Mais je crois que son côté "social" ne suffira pas à me le faire placer en "priorité haute". Si je tombe dessus un jour dans une bouquinerie, pourquoi pas... mais, à la réflexion, je ne vais pas forcément le chercher d'ici là.
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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