jeudi 19 janvier 2012

Théophile Gautier : Histoire du Romantisme (2) Les Jeunes France ou le Petit Cénacle


La Nue peinture de Théophile Gautier

Ce billet n°2 de l'Histoire du romantisme fait suite au billet n°1  ICI

Dans son Histoire du Romantisme qui raconte la bataille d'Hernani, Théophile Gautier parle longuement de de ses amis, membres du Petit Cénacle, qui se nommèrent aussi les Jeunes France ou encore La camaraderie des Bousingots*. Le groupe se forme à l'occasion de la bataille d'Hernani et se dissout très vite vers en 1833 ou 1834. Ce sont  les romantiques de la seconde génération et ils révèrent inconditionnellement leur Maître Victor Hugo.

... vous plairait-il d'être introduit dans un groupe de disciples, tous animés de l'enthousiasme le plus fervent? Seulement si vous admirez Racine plus que Shakespeare et Caldéron, c'est une opinion que vous ferez bien de garder pour vous. La tolérance n'est pas la vertu des néophytes.

Certains d'entre eux étaient des personnages excessifs au romantisme exacerbé, dit frénétique, et presque caricatural : au côté de Gautier, il y avait Petrus Borel,  Jules Vabre, Joseph Bouchardy, Jehan du Seigneur, Gérard de Nerval, Thimotée O' Neddy,  Célestin Nanteuil. Ils sont très jeunes, exaltés et sont unis par leur détestation du  bourgeois.

Pétrus Borel, le Lycanthrophe
Pétrus Borel

Pétrus Borel est plus âgé, de trois ou quatre ans, que Gautier; il connaît Victor Hugo et il est un des recruteurs pour la fameuse bataille, ce qui lui confère un indiscutable  prestige auprès des Jeune-France.

Il y a dans tout groupe une individualité pivotale, autour de laquelle les autres s'implantent et gravitent comme un système de planètes autour de leur astre.Petrus Borel était cet astre; nul de nous n'essaya de se soustraire à cette attraction; dès qu'on était entré dans le tourbillon, on tournait avec une statisfaction singulière, comme si  on eût accompli une loi de nature.
Sa personnalité, il se nomme lui-même Le Lycanthrope ( le loup-garou), en fait un être hors du commun et d'abord son physique tout droit sorti "d'un cadre de Vélasquez comme s'il y eût habité " et "d'une gravité toute castillane".
Il exerce sur ses condisciples une fascination (c'est là que l'on voit l'extrême jeunesse de tous et Theophile Gautier se moque avec tendresse de cette naïveté) due à sa barbe noire  :

"une barbe! cela semble simple aujourd'hui, mais alors il n'y avait que deux barbes en France : la barbe  d'Eugène Devéria et la barbe de Pétrus Borel. Il fallait pour les porter un courage, un sang-froid et un mépris de la foule vraiment héroïques" (...) Nous avouons même que nous, qui n'avons jamais rien envié, nous en avons été jaloux bassement, et que nous avons essayé d'en contre balancer l'effet par une prolixité mérovingienne de cheveux".

Pétrus Borel est en train d'écrire Les Rhapsodies au moment de la bataille. Tout porte à croire que c'est le futur grand homme de leur cénacle mais il ne réussira pas à obtenir la gloire littéraire et entamera une carrière houleuse comme inspecteur de la colonisation en Algérie. Il meurt en 1859. Les surréalistes s'intéresseront à lui et à ses nouvelles Champavert, Contes immoraux; Madame Putiphar. Dans deux de ces récits, il met en scène des lycanthropes. Il finira par s'identifier à l'un d'entre eux Champavert, le lycanthrope, assumant l'image du poète maudit et illustrant ce que l'on a appelé le romantisme frénétique.

« La Lycanthropie de Pétrus Borel n'est pas une attitude d'esthète, elle a des racines profondes dans le comportement social du poète [...] qui prend conscience de son infériorité dans le rang social et de sa supériorité dans l'ordre moral. » a dit  Tristan Tzara

Jules Vabre, un amoureux de Shakespeare

Jules Vabre est un membre de ce Petit Cénacle. Il doit sa célébrité à l'annonce - longtemps à l'avance- du titre d'un traité "sur l'incommodité des commodes" qu'il se proposait d'écrire et qui n' a jamais vu le jour! 

Théophile Gautier raconte que Jules Vabre aimait Shakespeare d'un amour fou, "excessif même dans un cénacle romantique". Pour être digne de traduire Shakespeare, il estime qu'il doit apprendre la langue mais aussi connaître les moeurs britanniques comme s'il était anglais lui-même, "se baigner dans l'atmosphère du pays, renoncer à toute idée, à toute critique, se soumettre aveuglement au milieu".... Et il s'expatrie. Des années après, quand ses amis le revoient dans un pub londonien, il  a énormément changé et  a presque oublié sa langue maternelle :  "Nous avions devant nous un pur sujet britannique" 
-Eh bien! mon cher Jules Vabre, pour traduire Shakespeare, il ne te reste plus maintenant qu'à apprendre le français.
-Je vais m'y mettre, nous répondit-il, plus frappé de l'observation que de la plaisanterie.

Joseph Bouchardy, le dramaturge
 Costume de F. Lemaître pour Paris le bohémien de Joseph Bouchardy

Joseph Bouchardy, graveur de formation,  écrivait des pièces de théâtre  mélodramatiques à l'intrigue si complexe que l'on ne pouvait s'y retrouver. Lorsqu'on joua à la Gaîté sa pièce Le sonneur de Saint-Paul, ce fut Théophile Gautier, feuilletoniste à La Presse qui eut la redoutable charge d'en faire la critique. Neuf colonnes d'analyse, explique-t-il, ne l'avaient amené à rendre compte que du premier acte. Aussi demande-t-il à Bouchardy de venir le guider dans ce dédale d'évènements :

Il nous avoua qu'il ne s'y retrouvait pas, n'ayant pas son plan sur lui. Nous devons le dire, il souriait avec un certain orgueil... et semblait flatté qu'on pût se perdre dans son oeuvre comme dans les catacombes et chercher en vain la sortie. Cela l'eût amusé qu'on y fût mort de faim...
Jehan du Seigneur, le Sculpteur

 Le Roland Furieux de Jehan du Seigneur
Il est l'auteur du Roland furieux inspiré de l'oeuvre de l'Arioste (Louvre) qui fut considéré comme le manifeste de la sculpture romantique. Le groupe Une larme pour une goutte d'eau inspiré d'Esmeralda de Hugo n'est pas localisé et le buste de Victor Hugo est dans une collection privée aux Etat-Unis.
Jehan du Seigneur avait un teint de "lys et de rose" et s'en désolait car il était de bon ton d'avoir un teint pâle voire cadavérique, " un air fatal" à la Byron "dévoré par la passion et les remords"

Les femmes sensibles vous trouvaient intéressants et, s'apitoyant sur votre fin prochaine, abrégeaient pour vous l'attente du bonheur pour qu'au moins vous fussiez heureux en cette vie. Mais une santé vermeille éclairait cette douce et charmante physionomie qui essayait vainement de s'attrister."

Les macaroni de Graziano

Gautier raconte (et le récit est hilarant car l'écrivain porte sur la joyeuse bande le regard du vieillard qu'il est devenu, à la fois moqueur et nostalgique) comment les membres du cénacle se réunissent pour manger dans une taverne, Le Petit moulin rouge où le napolitain Graziano leur fait connaître l'excellence des macaroni :

Il nous initia successivement au stufato aux tagliarini, au gnocchi; une pluie dorée de parmesan semblait descendre du ciel dans les assiettes, comme la pluie d'or de Jupiter dans le sein de Danaé. Ces orgies insensées qui nous faisaient tourner de temps en temps la tête vers les murs avec inquiétude de peur d'y voir se dessiner des écritures phosphoriques" leur paraissent bientôt bien ternes, trop bourgeoises.
 La mode est alors au banquet satanique de Lord Byron, un autre de leur modèle, qui se déroule dans les cloîtres de l'abbaye de Newstead avec des jeunes femmes nues revêtues d'un froc de moine. Il est vrai que les macaroni de Graziano, s'ils réjouissaient le palais, faisaient piètre allure à côté des bacchanales de Byron! Fort heureusement Gérard de Nerval se procura un crâne dans la collection anatomique de son père, chirurgien aux armées. Hélas! le crâne avait appartenu à un tambour-major tué à la Moskowa et non à une jeune fille morte tuberculeuse mais... Gérard de Nerval l'avait monté en coupe en fixant une poignée de commode en cuivre dans la boîte osseuse et les diaboliques compagnons s'en servirent pour boire leur vin tout à tour... non sans répugnance!

*Définition de  encyclopaedia  universalis : bousingot
Les bousingots républicains caricature du Figaro 
Bousingo, ou bouzingo, ou encore bousingot, appartient au vocabulaire romantique. Le mot est emprunté à l'argot de la marine anglaise (bousin = 1 cabaret, mauvais lieu ; 2 tintamarre ; 3 chapeau de marin). 
Ayant été employé dans le refrain d'une chanson : « nous avons fait du bouzingo », lors d'un tapage nocturne mémorable du Petit Cénacle, ce terme fut appliqué par la suite aux membres de ce dernier en raison de leur agitation et de leur débraillé vestimentaire. Eux-mêmes revendiquent le mot et décident d'une publication collective : Les Contes du Bouzingo ; seuls La Main de gloire, de Gérard de Nerval, et Onophrius Wphly, de Théophile Gautier, verront le jour. Parallèlement, le mot se retrouve employé dans une acception politique et s'applique aux étudiants révolutionnaires qui participèrent aux émeutes de février et de juin 1832. Une série d'articles leur est consacrée dans Le Figaro (févr. 1832), faisant une assimilation un peu trop hâtive avec les Bousingots littéraires évoqués plus haut.
Enfin, bousingot désigne le chapeau de cuir verni, élément essentiel de la panoplie de la jeunesse romantique.

Il y aura une Histoire du Romantisme n°3. Vous ne voudriez par rater le portrait du grand Gérard de Nerval, j'espère! Si oui, je vais être aussi intolérante que les Jeunes France!



14 commentaires:

  1. Lors de ma dernière visite au Musée d'Orsay j'ai failli m'acheter cet essai de Gautier en pensant à ton challenge, et là je regrette d'avoir été raisonnable ;) !

    RépondreSupprimer
  2. 0 George : moralité : ne jamais être raisonnable!

    RépondreSupprimer
  3. je reveindrai me concenter sur ce billet prometteur...juste pour te dire que je t'ai taguée ! biz

    RépondreSupprimer
  4. Deux billets tout à fait passionnants, j'ignorais cet essai et ces portraits de T Gautier, je le connais surtout pour ses récits de voyages : Espagne, Egypte, Russie

    j'attends avec impatience ton billet sur Nerval dont il faut absolument que je lise une bio car je le connais très mal

    RépondreSupprimer
  5. @ Dominique : Merci. Le portrait sur Nerval (un de mes poètes préférés) par Gautier est très beau. C'est pourquoi je l'ai gardé pour la fin!

    RépondreSupprimer
  6. Quel billet ! Comment veux-tu rivaliser, c'est un cours magistral ! Tu dois avoir une pléiade d'élèves qui pompent dessus, je te le dis : rien qu'avec un billet sur Jean-Paul Sartre, un petit rien du tout sur Camus et un autre sur Pablo Neruda, je ne te dis pas aux moments des examens, ils sont en tête de mes critères de recherche, alors chez toi c'est carrément une mine et des devoirs mâchés... Nous, on se régale en tout cas, j'en ai beaucoup appris depuis le début grâce à toi (réappris disons...) Je vais me lancer dans Victor Hugo dès que je respire un peu, je suis en apnée en ce moment... Tu mérites un Prix !!!^^

    RépondreSupprimer
  7. Je n'ai pas encore lu cet auteur, mais c'est un incontournable :)

    RépondreSupprimer
  8. Asphodèle : merci, merci pour le prix! Mis au fait? Un prix de quoi? De vertu?

    RépondreSupprimer
  9. @ sybille : En tous cas ce livre-ci est incontournable!

    RépondreSupprimer
  10. Si je comprends bien, tu as aimé cet essai ? Voilà déjà au moins trois fois que je tourne autour dans ma librairie préférée...

    RépondreSupprimer
  11. J'aime beaucoup gautier mais je n'avais pas encore lu cet essai ! La bataille d'Hernani ! J'en suis passionnée ! C'est noté dans mes prochains achats !

    RépondreSupprimer
  12. @ Margotte : oui j'ai aimé! c'est plein d'humour et puis il y a un tel enthousiasme chez ses jeunes gens, une telle flamme! Et ils sont tous à moitié fous, d'une extravagance divertissante et sympathique!

    RépondreSupprimer
  13. @ maggie : Oui tu verras, la bataille d'Hernani racontée par Gautier c'est hilarant! J'ai l'impression de revoir des comportements de jeunes soixante-huitards!

    RépondreSupprimer

Merci pour votre visite. Votre message apparaîtra après validation.