dimanche 2 septembre 2012

Samuel Taylor Coleridge : La complainte du Vieux Marin

 Gustave Doré



La Complainte du Vieux Marin (The Rime of the Ancient Mariner) est un poème de Samuel Taylor Coleridge (1772_1834) poète romantique, philosophe, dramaturge anglais qui représente une des grandes figures du romantisme anglais.

Le vieux marin de la complainte  raconte son histoire à  l'invité d'une noce qui, d'abord irrité par le bavardage de l'importun, finit par écouter l'étrange et fantastique récit du vieillard, véritablement envoûtant.

Le vieux marin raconte comment son navire entraîné vers l'Antarctique et ses eaux glacées par des vents contraires, est secouru par un albatros, oiseau de bon augure, qui les met dans la bonne direction. Mais le marin tue l'albatros avec son arbalète. L'équipage le lui reproche mais lorsqu'il se sent hors de danger, il donne raison au marin, commettant ainsi une faute qui va déchaîner sur leur tête des éléments surnaturels. La malédictions s'abat sur le voilier bloqué part l'absence de vent, l'eau vient à manquer, l'équipage maudit le marin. Un vaisseau fantôme apparaît mené par la Mort et par une femme "Vie-dans-la- mort","She-life-Death"qui joue l'âme des marins aux dés et gagne. Les membres de l'équipage meurent. Le marin reste seul face à leurs regards figés. il subit des tourments incessants. Il sent l'oiseau accroché à son cou comme une malédiction. Le bateau est entouré de bêtes hideuses. Après sept jours et sept nuits passés en mer le marin parvient enfin à comprendre leur véritable beauté et il les bénit. La malédiction se trouve alors levée et il sent l'albatros se détacher de son cou. La pluie se met à tomber et des esprits prennent possession du corps des marins morts qui se relèvent et mènent le navire à bon port. Là, le navire sombre dans un gigantesque tourbillon. Le vieux marin est le seul survivant. 


 Gustave Doré

L'albatros symbolise la Nature. En ne la respectant pas le vieux marin s'attire sa vengeance.  Mais en reconnaissant la beauté de toutes les créatures, il prend conscience du mal qu'il a fait en tuant l'albatros et de l'importance de la Nature. Le sens chrétien du récit apparaît aussi avec le pardon du vieux marin qui comprend que "Nous devons aimer chaque créature que dieu a faite". Toute faute peut être réparée par la repentance sincère et l'expiation. Pour pénitence, le vieux marin sera contraint de parcourir le monde et de raconter son histoire.

Extrait : troisième partie. L'apparition de Vie-dans-la -mort (traduction wikisource)

 

 Un temps bien pénible s’écoula ainsi. Chaque gosier était desséché et chaque oeil était vitreux comme celui des morts ; un temps bien pénible, un temps bien pénible ! Comme chaque oeil fatigué était morne et vitreux ! Mais voilà que, tandis que je regardais le couchant, j’aperçus quelque chose dans le ciel.

D’abord cela me sembla une petite tache, et ensuite cela me parut comme du brouillard. Cela remua, remua, et prit enfin une certaine forme, que sais-je ?
Une tache, un brouillard, une forme, que sais-je ? et cela toujours approchait, approchait, et, comme si cela eût été une voile manœuvrée, cela plongeait, Courait des bordées et filait du câble.
Nos gosiers étaient si brûlants, nos lèvres si noires et si desséchées, que nous ne pouvions ni rire ni gémir. Avec notre extrême soif, nous demeurions muets. Je mordis mon bras, je suçai mon sang et m’écriai : « Une voile ! une voile ! »
Mes compagnons aux gosiers brûlants, aux lèvres cuites et noires m’entendirent parler. Miséricorde ! ils grimacèrent de joie, et tous à la fois respirèrent avec force comme des gens qui viendraient de boire.
« Voyez, voyez ! criai-je, ce navire ne court plus de bordées :
peut-être renonce-t-il à nous porter secours ! Pas la moindre brise et le moindre mouvement de flots ; il semble dormir sur sa quille. »
La vague occidentale n’était qu’une flamme, le jour touchait à sa fin. Dès que la vague occidentale fut effleurée par le large et brillant disque du soleil, cette forme étrange vint se placer entre lui et nous.
Et sur-le-champ le soleil fut taché de barres noires (que la Reine du ciel nous prenne en grâce !) comme si cet astre avait apparu avec sa large et brillante figure derrière la grille d’un donjon.
« Hélas ! pensai-je (et mon cœur battit violemment), comme ce navire approche vite, vite ! Sont-ce ses voiles, ces choses qui se dessinent sur le soleil comme les fils que l’automne promène dans les airs ?
« Sont-ce ces charpentes, ces barres à travers lesquelles le soleil luit comme à travers une grille ? Et cette femme qui est dessus, est-ce là tout son équipage ? Est-ce là ce qu’on appelle la Mort ? N’en vois-je pas deux ? La compagne de cette femme n’est-elle pas aussi la Mort ? »
Ses lèvres étaient rouges, ses regards hardis ; elle avait les cheveux jaunes comme de l’or, et la peau blanche comme celle d’un lépreux. C’était ce cauchemar qui gèle et ralentit le sang de l’homme, Vie-dans-la-Mort.
Le navire squelette passa près de notre bord, et nous vîmes le couple jouant aux dés. « Le jeu est fini, j’ai gagné, j’ai gagné ! » dit Vie-dans-la-Mort ; et nous l’entendîmes siffler trois fois.
Les extrémités supérieures du soleil plongèrent dans l’onde ; les étoiles jaillirent du ciel, et d’un seul bond vint la nuit. La barque spectre s’éloigna sur la mer avec un murmure qu’on entendait de loin.
Nous écoutions et jetions des regards obliques sur l’océan. La crainte semblait boire à mon cœur, comme à une coupe, tout mon sang vital. Les étoiles devinrent ternes, la nuit épaisse, et la lampe du pilote faisait voir la pâleur de sa face.
La rosée dégoutta des voiles jusqu’à ce que la lune eût élevé son croissant au-dessus du flot oriental. À sa pointe inférieure et au-dedans, il y avait une étoile brillante.
Aux clartés de cette lune caniculaire, l’un après l’autre, et sans prendre le temps de gémir ou de soupirer, chacun de mes camarades tourna son visage vers moi dans une angoisse épouvantable, et me maudit du regard.
Quatre fois cinquante hommes vivants, et je n’entendis ni soupir ni gémissement, avec un bruit sourd et comme des blocs inanimés, tombèrent un par un sur le plancher.
Leurs âmes s’envolèrent de leurs corps. Elles s’envolèrent à la félicité ou au malheur, et chacune, en passant près de moi, retentit comme le sifflement de mon arbalète.


Gustave Doré
 Les illustrations de Gustave Doré, peintre, sculpteur, graveur français(1832-1887) rendent admirablement l'aspect fantastique du poème de Coleridge. (illustré en 1875)

The Rime of the Ancient Mariner (version originale)



There pass a weary time. Each throat                         
Was parch'd, and glazed each eye.
A weary time! a weary time!
How glazed each weary eye!
When looking westward, I beheld
A something in the sky.

At first it seem'd a little speck,
And then it seem'd a mist;
It moved and moved, and took at last
A certain shape, I wist.

A speck, a mist, a shape, I wist!
And still it near'd and near'd:
As if it dodged a water-sprite,
It plunged, and tack'd, and veer'd.

With throats unslaked, with black lips baked,
We could nor laugh nor wail;
Through utter drought all dumb we stood!
I bit my arm, I suck'd the blood,
And cried, A sail! a sail!

With throats unslaked, with black lips baked,
Agape they heard me call:
Gramercy! they for joy did grin,
And all at once their breath drew in,
As they were drinking all.

See! see! (I cried) she tacks no more!
Hither to work us weal--
Without a breeze, without a tide,
She steadies with upright keel!

The western wave was all aflame,
The day was wellnigh done!
Almost upon the western wave
Rested the broad, bright Sun;
When that strange shape drove suddenly
Betwixt us and the Sun.

And straight the Sun was fleck'd with bars
(Heaven's Mother send us grace!),
As if through a dungeon-grate he peer'd
With broad and burning face.

Alas! (thought I, and my heart beat loud)
How fast she nears and nears!
Are those her sails that glance in the Sun,
Like restless gossameres?

Are those her ribs through which the Sun
Did peer, as through a grate?
And is that Woman all her crew?
Is that a Death? and are there two?
Is Death that Woman's mate?

Her lips were red, her looks were free,
Her locks were yellow as gold:
Her skin was as white as leprosy,
'The Nightmare Life-in-Death was she,
Who thicks man's blood with cold.
The naked hulk alongside came,
And the twain were casting dice;
"The game is done! I've won! I've won!"
Quoth she, and whistles thrice.

The Sun's rim dips; the stars rush out:
At one stride comes the dark;
With far-heard whisper, o'er the sea,
Off shot the spectre-bark.

We listen'd and look'd sideways up!
Fear at my heart, as at a cup,
My life-blood seem'd to sip!
The stars were dim, and thick the night,
The steersman's face by his lamp gleam'd white;
From the sails the dew did drip--
Till clomb above the eastern bar
The hornéd Moon, with one bright star
Within the nether tip.

One after one, by the star-dogg'd Moon,
Too quick for groan or sigh,
Each turn'd his face with a ghastly pang,
And cursed me with his eye.

Four times fifty living men
(And I heard nor sigh nor groan),
With heavy thump, a lifeless lump,
They dropp'd down one by one.

The souls did from their bodies fly--
They fled to bliss or woe!
And every soul, it pass'd me by
Like the whiz of my cross-bow!


4 commentaires:

  1. Bonne idée de nous présenter ce texte, je dois dire que je suis un peu réfractaire mais ton billet m'a intéressé

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  2. @ Dominique : Il faut dire que c'est un romantisme un peu exacerbé!

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  3. @ miriam ; Cela m'a même amenée à découvrir que Iron Maiden (Heavy metal britannique) a composé une musique sur ce texte. Cela a fait rire mes filles qui savent que ce genre de musique n'est pas ma tasse de thé.. mais le romantisme mène à tout!

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