samedi 30 janvier 2016

Myriam Beaudoin : Hadassa





Voilà ce que dit l’éditeur (Bibliothèque Québécoise)  à propos de Hadassa, roman de Myriam Beaudoin, écrivaine québécoise :  
« Une jeune femme, professeure de français dans un établissement pour écolières juives orthodoxes, découvre tout au long de l’année scolaire un monde à part, enveloppé de mystère et d’interdits, mais séduisant et rassurant. Au fil des conversations chuchotées avec les jeunes élèves, dans un franglais parsemé de yiddish, dans l’apprivoisement, dans la surprise et dans l’inconfort de la différence, se détache alors le visage d’une enfant boudeuse, rêveuse, fragile prénommée Hadassa. Le choc des cultures peut-il être un choc amoureux ? Oui, puisque se tisse en parallèle une histoire d’amour entre un jeune épicier récemment immigré de Pologne et une Juive mariée, effrayée par la violence de ses sentiments. C’est le prix de la liberté qui est ici remis en question – une liberté dont nous ne savons parfois plus que faire. Drôle et émouvant, vif et nostalgique, Hadassa est le roman du respect et de l’ouverture. Myriam Beaudoin confronte en douceur les valeurs de l’Occident et celles d’une culture millénaire qui fait tout pour préserver les siennes, y compris se refermer sur elle-même. »

Il est certain que c’est avec douceur, ouverture et respect que Myriam Beaudoin explore les traditions, les croyances et les moeurs de cette communauté de juifs hassidites d’un quartier de Montréal. Elle tombe littéralement sous le charme des ces petites filles qui n’ont que onze ans. Elles ont encore gardé une relative spontanéité et une fraîcheur qui les emmènent à s’intéresser à leur professeure de français (une goyim) et a « l’avoir dans le coeur » comme le fait Hadassa! Myriam Beaudoin rend compte de ces rapports de l’adulte et des enfants avec finesse, poésie et humour. Les échanges de l’enseignante et de ses jeunes élèves qui parlent une mélange de yiddish, d’anglais et de français malmené sont savoureux. L’on ne peut qu’aimer ces fillettes si différentes les unes des autres, intelligentes et intéressantes, attachantes dans leur naïveté et leur curiosité, sachant qu’à douze ans, après leur Bat Mitzva, leur enfance sera terminée :

«  A partir de douze ans, on devient des Kalemyd, des filles à marier, et on doit se comporter en femme, il faut être jolie toujours, le mariage va venir, le shadchen cherche un mari pour nous.. (…) Quand une fille devient Bat Mitzva, c’est la fin de l’école primaire, le début d’une longue préparation au mariage, et surtout, surtout, la séparation définitive avec les non-juifs. »

Pourtant quand on affirme que ce monde est « rassurant » alors je m’interroge. En quoi, un repli communautaire est-il bienfaisant quand il protège ses traditions en refusant tout contact avec ceux qui ne sont pas de la même religion, considérant l’Autre, celui qui est différent, comme impur? En quoi est-il positif qu'un enseignement interdise  "tout évènement historique ou scientifique qui date de plus de six mille ans", négation de l'évolutionnisme, et bien d'autres choses encore? En quoi est-il bon quand il s’oppose à la liberté des femmes, en les retranchant dès leur enfance de tout contact avec la vie extérieure et en les tenant pour inférieures?
Après s’être lavé les mains, son époux revêtit son châle de prière, enroula à son front et à son son bras gauche deux écrins de cuir noir, se tournant vers Jérusalem, pieds joints, récita la prière du matin, et il rendit grâce à Dieu de ne pas avoir été fait femme : «  L’homme est né de la terre et la femme d’un os. Les femmes ont besoin de parfum et non les hommes : la poussière du sol ne se corrompt pas tandis qu’il faut du sel pour conserver la viande…

 Pour ma part, et au nom de la tolérance et de la liberté, j’ai été glacée par un repli communautaire qui entraîne la négation de l’étranger, interdit tout rapport avec lui même par le regard. J’ai été choquée par le mépris de la femme et par sa mise sous tutelle, son absence de liberté physique mais aussi intellectuelle. Il faut l’empêcher de penser par elle-même. Et que l’on justifie cela par le « confort » que cela lui procure (elle n’est pas en proie au doute, elle est heureuse parce qu’elle a des certitudes, elle sait où est sa place etc…) me paraît bien triste parce que même si la liberté n’est pas de tout repos, elle fait de nous des êtres humains à part entière.

C’est d’ailleurs ce que prouve l’autre aspect du roman de Myriam Beaudoin, celui qui montre une femme juive tourmentée par l’amour qu’elle éprouve pour un goyim.  Ses souffrances permettent de comprendre ce qu’éprouvent les femmes qui ne savent pas se couler dans un moule. En France, encore jusqu'au XIX siècle, les femmes différentes, qui s’opposaient à la tutelle toute puissante de leur mari, ou ne voulaient pas être mariées contre leur gré, ou ne voulaient pas être mères, bref! qui étaient différentes, étaient considérées comme folles et parfois enfermées dans des asiles ou des couvents.
Finalement toutes les religions, chrétienne, musulmane, juive… ont mené à ce résultat. Pas à l’origine, certainement, mais parce qu’elles ont toutes été prises en main et codifiées par des hommes. Saint Augustin  affirme :« Homme, tu es le maître, la femme est ton esclave, c'est Dieu qui l'a voulu. » Ben, voyons! Dieu serait-il anti-féministe?
Nous avons évolué chez nous depuis, bien heureusement? Pourtant quand un membre d’une association humanitaire, en France, affirme refuser de serrer la main à une femme et ceci sur un plateau de télévision, l’on ne nous dit même pas si cette association continue à recevoir de subventions de l’état français au nom de sa « modération ». En Belgique, des députés musulmans « modérés »  ont refusé de regarder les journalistes féminines et de répondre à leurs questions.

Ma conclusion est que l'extrémisme religieux est dangereux car il s’attaque à la liberté, en général, et aux droits de la femme. Je ne vois pas pourquoi l’on accepterait chez l’un, ce que l’on combat chez l’autre. L’on me dira que les Hassidites ne  sont pas violents mais n’est-ce pas une violence en soi que de refuser les autres sous prétexte de se protéger. Et peut-on dire que les femmes ont le choix et qu’on ne leur fait pas violence en les privant de leur libre arbitre, en leur refusant à l'école tous les sujets qui pourraient former leur sens critique? D'ailleurs je suis étonnée que le gouvernement canadien autorise un enseignement aussi restrictif, aussi passéiste et aussi inégalitaire; ce n'est pas possible en France même dans des écoles confessionnelles agréées par l'Etat (du moins, je l'espère!!). Lisez ce livre, vous n'en reviendrez pas! C’est pourquoi je n’ai pas été convaincue par les termes employés par le critique, Benoît Jutras, à propos de la communauté décrite dans le roman de Myriam Beaudoin, admirant «la dignité sans nom d’être autre ».

Ceci dit, vous comprendrez qu’étant donné toutes les questions que soulève ce livre, et qui sont de plus au coeur de nos préoccupations actuelles, et sans oublier l’écriture de Myriam Beaudoin,  il ne peut être que très intéressant de lire "Hadassa".

Merci à Aifelle pour l’envoi de ce roman son billet est ICI  

30 commentaires:

  1. La lecture de ce roman prend une résonnance particulière en ce moment où l'actualité multiplie les exemples d'écrasement vis-à-vis des femmes. Au premier degré, j'ai été charmée par cette histoire, surtout à cause de la langue particulière utilisée par les petites, mais tout ce que tu dis de la réalité qui est derrière est juste. L'enfermement des femmes est identique dans toutes les religions et toujours prêt à repointer son nez à la première occasion.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Moi aussi j'ai été charmée par ces adorables petites filles et leur langage si particulier, si amusant et gracieux. Mais le reste m'a horrifiée et surtout qu'un pays démocratique comme le Québec, au XXI siècle, permette, sous prétexte de respecter la religion, que l'on traite les filles d'une telle manière, qu'on les prive de l'accès à la culture et à l'instruction. Le respect de la religion est une bonne chose à condition que celle-ci respecte les femmes à l'égal des hommes et respecte les droits de l'Homme et des enfants. Parce qu'enfin si les juifs hassidites sont aussi sûrs du consentement de leurs femmes pourquoi les accablent-ils de tous ces interdits, pourquoi n'ont-elles pas droit à la connaissance, pourquoi ne les laissent-ils pas faire des études supérieures? Pas sûr qu'après être allées à l'université, elles acceptent de reconnaître leur prétendue infériorité! Comment peut-on dire alors qu'il n'y a pas violence?

      Supprimer
  2. Je me souviens du billet d'Aifelle et je partage ton indignation devant le sort réservé aux femmes par les fondamentalistes quels qu'ils soient. "Et te voici permise à tout homme" d'Eliette Abécassis m'avait sidérée en montrant le sort des femmes juives prises au piège de ces traditions machistes.
    Hier j'entendais le grand rabbin de Bruxelles (au journal télévisé) plaider non pour la simple coexistence des croyances mais pour les échanges et l'ouverture. Il y faut de la réciprocité.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, il faut de la réciprocité et l'ouverture et la tolérance ne doivent pas être d'un seul côté. Qui plus est l'on ne doit pas transiger sur l'égalité des sexes.

      Supprimer
    2. Je vais lire le titre que tu proposes d'Eliette Abécassis.

      Supprimer
  3. Il me semble que j'ai déjà lu des billets sur le livre qui m'attirait par son sujet de réflexion. Sur la question du féminisme, je voulais juste dire que les femmes malgré elles semblent vouloir se conformer dans un certain moule ( comme le rappelle Bourdieu).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bien évidemment, elles se conforment, puisqu'on ne leur présente aucun autre choix. Comment faire autrement? On ne développe leur sens critique, leur personnalité, leurs goûts personnels, on leur demande seulement de se couler dans un moule. C'est ce que je dis à Aifelle, si elles pouvaient faire des études normales jusqu'à l'université seraient-elles encore enclines à dire : je suis inférieure à l'homme? La manière dont elles sont éduquées, les interdits qui les entourent, et l'impossibilité d'accéder à des études aident bien à leur maintien là où elles sont! Une religion doit être choisie librement et en connaissance de cause.

      Supprimer
  4. Je n'ai pas fait de billet car ce livre que j'ai aimé d'une certaine façon, m'a mis très en colère car comme tu le dis il est extravagant de permettre au nom de la liberté religieuse que des filles soient tenues ainsi en marge de la société, cela est du même niveau à mon avis que la burqa ou l'excision, de la violence faite aux femmes

    Certes la jeune professeur tente d'entrer en contact mais dans le même temps elle et la société canadienne, mais je pense que c'est vrai ailleurs aussi, laisse faire
    j'ai beaucoup de mal avec cette réalité là

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Exactement, on ne peut pas condamner la burqa et l'excision dans une religion et trouver normal que les femmes soient condamnées à l'ignorance et considérées comme inférieures dans une autre. Même si j'ai bien conscience que les plus conservatrices dans une religion extrémiste sont souvent les femmes. C'est normal, il y a des siècles et des siècles d'obéissance à la servitude. Mais ce qui m'a le plus mise en colère c'est qu'un gouvernement autorise cette inégalité sexiste et considère comme normal dans un pays démocratique que les filles ne puissent pas accéder au même niveau d'étude que les garçons. Le respect de la religion a bon dos!
      C'est dommage que tu n'aies pas fait de billet. Je vois trop de critiques qui s'extasient devant les qualités du roman sans oser poser le problème de fond que celui-ci soulève ou alors ils ne le voient pas, ce qui est encore plus grave.

      Supprimer
  5. Au moins le roman présente ce monde peu connu (en tout cas je ne connaissais pas cette communauté au québec) et ce qui permet de connaître l'autre n'est pas à rejeter. Après, je comprends ta réaction devant tant de fermeture (et j'ai l'impression qu'en Israel le bouchon est poussé pas mal loin aussi, les hommes ne travaillent pas, juste étudier la Torah et les autres livres)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, c'est intéressant de connaître cette communauté si fermée, c'est sûr. Et au moins,cela nous permet de connaître le statu de la femme et aussi de réfléchir sur ce qu'est l'égalité des sexes au Canada?? Je me pose beaucoup de question là-dessus; J'aimerais bien que nos amies québécoises nous disent comment cela est possible. Quant à israël, je ne sais pas mais il y doit y avoir des Hassidites aussi.

      Supprimer
    2. Je réalise que j'ai envoyé trop de commentaires, je ferai attention. Oh que oui il y en a en Israel (et dans tout un quartier je crois!), il y a aussi des films se déroulant dans cette communauté. j'ai lu que là bas les hommes reçoivent de l'argent du gouvernement pour ne pas travailler et étudier (à vérifier quand même) (au Canada, ils travaillent!)
      Bref, tu trouveras sûrement quelques films intéressants (mais gare, ce n'est pas de tout repos de voir les femmes là dedans!)

      Supprimer
    3. Mais non, tu n'as pas envoyé trop de commentaires! je comprends que tu aies été surprise par la modération. C'était nouveau!
      je ne connais pas du tout ces films mais je vais chercher les titres.

      Supprimer
  6. Je viens de remplir la case commentaire, j'envoie, et on me dit que ça ne peut pas être vide. Bon, je recommence...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Keisha, j'ai mis les commentaires sous approbation pour éviter ce que tu n'aimes pas dans mon blog : les captchas.

      Supprimer
  7. OK, ça fonctionne.
    Je disais en gros que ce livre permet de mieux connaître une communauté, et c'est toujours utile de mieux se connaître. Même si on n'approuve pas les façons de faire et de vivre, avec la femme comme inférieure. Je crois qu'en Israel c'est encore plus poussé, puisque les hommes ne travaillent pas.Je parle évidemment des hassidiques.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais ils doivent bien travailler (le papa de Hadassa est épicier) car ils sont aisés au niveau financier.

      Supprimer
  8. En complément, voir le Dernier jour de Yizkhak Rabin pour constater que les juifs religieux peuvent aussi être violents.
    On peut aimer un roman apprécier des qualités littéraires sans adhérer à idéologie qu'il véhicule.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, je suis d'accord et j'ai dit que le roman était bien écrit. Mais si l'on n'adhère pas à l'idéologie, on a le droit de le dire. C'est d'ailleurs pour cela que la littérature nous apporte beaucoup : elle soulève de nombreuses questions et la forme n'est pas seule intéressante, le fond aussi, bien évidemment.

      Supprimer
  9. voici un lien vers mon billet
    http://miriampanigel.blog.lemonde.fr/2015/12/01/hadassa-myriam-beaudouin/

    RépondreSupprimer
  10. je viens voir ton billet. Le Dernier jour de Yizkhak Rabin? Tu as écrit un billet sur lui?

    RépondreSupprimer
  11. Il manque en effet l'éclairage des copines canadiennes. J'envoie ton billet en lien à Karine, chez qui j'avais repéré ce livre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je l'ai déjà signalé à Karine. Je me souviens d'avoir lu un article dans un journal, il y a déjà plusieurs années, d'une immigrée iranienne (? je crois) qui déplorait que la tolérance du gouvernement canadien vis à vis de la religion aille jusqu'à la négation des droits de l'homme. Je ne me souviens plus bien mais je crois qu'il était question à l'époque d'autoriser la charia pour les musulmans canadiens. Ou quelque chose de ce genre! La jeune femme se désespérait, elle disait qu'elle avait accompli des milliers de kilomètres pour aller dans un pays démocratique et pour échapper à ça!

      Supprimer
    2. J'ajoute qu'il faudrait appliquer à la tolérance la formule qui est celle de la liberté dans un pays démocratique : "Ma liberté finit là où commence celle des autres!".

      "La tolérance finit là où commencent les droits et la liberté des autres."

      Supprimer
  12. http://miriampanigel.blog.lemonde.fr/2016/01/18/le-dernier-jour-dyitzhak-rabin-amos-gitai/
    voici le lien

    RépondreSupprimer
  13. Un roman québécois en plus, merci de me le faire découvrir! :D
    Dès que je t'ai lu je suis allée me le procurer...
    Bisous

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh! Nadine, toi qui est québécoise, que j'aurais aimé que tu prennes part à la discussion ci-dessus pour nous donner ton avis et peut-être des renseignements.

      Supprimer
  14. J'ai été absente d'Internet pendant quelque temps, alors j'arrive peut-être trop tard mais si tu l'as toujours chez toi, je veux bien qu'il voyage jusqu'à chez moi :-) ! Sinon, c'est pas grave, à la suite de ton commentaire, je me laisserai sûrement tenter par l'achat :-)

    RépondreSupprimer

Merci pour votre visite. Votre message apparaîtra après validation.