lundi 12 mars 2018

Ivan Tourgueniev : Pères et fils


C'est avec Père et fils de l'écrivain russe Ivan Serguïevitch Tourgueniev,  paru en 1862, que j'ouvre Le mois de mars de la littérature de l'Est de l'Europe de :  Eva, Patrice et Goran


Une crise générationnelle : Pères et fils

 

Le tsar Alexandre II qui a succédé à Nicolas 1er, souverain réactionnaire et dictatorial, proclame l’abolition du servage en mars 1861. Mais avant cela, des propriétaires libéraux avaient eu à coeur de libérer leurs serfs, comme le fit l’écrivain lui-même.
 Dans ce contexte, Ivan Tourguénéiev décrit la crise générationnelle qui oppose les pères et les fils.
Les pères : Nous sommes en 1859. Nicolas Kirsanov, noble, propriétaire terrien, a toutes les peines du monde à maintenir sa propriété en ordre et à éviter la ruine après avoir aboli le servage. D’une grande bonté, il fait confiance à ses anciens serfs, devenus fermiers, qui le grugent et ne paient pas leur redevance. Poète et érudit, esthète, comme le fut Tourgueniev, il aime la beauté de la nature et les vers de Pouchkine. Il a toute la sympathie de l’auteur (et d’ailleurs du lecteur), il est ouvert aux idées nouvelles mais est complètement dépassé par la situation, contemplatif plutôt qu'actif. A côté de lui, Paul, son frère, ancien officier, conservateur, à cheval sur les principes, représente les idées anciennes mais il est tout aussi incapable d’agir que Nicolas. Ils sont l'incarnation d'un monde finissant !
L’autre père est Vassili Bazarov, ancien chirurgien militaire, roturier, petit propriétaire d’origine modeste. Il aime tant son fils Eugène qu’il ne veut pas le contrarier bien qu’il reste attaché aux idées anciennes et traditionnelles.

Arcade Nicolaievitch Kirsanov, le fils de Nicolas, fraîchement émoulu de l’université revient voir son père, accompagné d’un de ses amis un peu plus âgé, Eugène Vassiliev Bazarov, dont il épouse les idées par admiration, plus que par conviction. Voilà pour les fils.

Bazarov et les idées nouvelles

Nicolas et Paul Kirsanov, Bazarov (debout) et Arcade (de dos)

La situation va vite se dégrader entre les jeunes gens et les vieux propriétaires au cours de discussions politiques où le nihilisme de Bazarov, intelligent et brillant orateur, triomphe mais scandalise. Il prône non pas tant la révolution que la destruction de la société traditionnelle, le refus de la culture bourgeoise, poésie, art, l'indifférence envers la nature et sa beauté :
- La nature aussi c’est du vent, au sens où tu entends ce mot. La nature n’est pas un temple, mais un atelier fait pour que l’homme y travaille. »
 et glorifie le matérialisme scientifique. Il veut devenir médecin.
« Un honnête chimiste est vingt fois plus utile que n’importe quel poète, l’interrompit Bazarov .

Le personnage de Bazarov

 

Eugène Bazarov et Anna Odintsov
Bazarov n’est pas un personnage sympathique, contrairement à Arcade qui est gentil, naïf, enfantin et pour tout dire un peu falot. Arcade se laisse dominer par son ami, comme il le sera après par la femme qu’il aimera !
 Eugène Bazarov a des qualités certaines. C’est un homme qui refuse l’oisiveté. Studieux, il se consacre à ses études de médecine, il ne refuse jamais son aide à un malade et sait parler aux enfants. Mais si Bazarov est le brillant représentant de la jeune génération subversive, il sera pourtant vaincu par l’ordre social. En effet, il tombe amoureux d’une grande dame, Anna Odintsov, riche et noble, qui refuse son amour par orgueil, à cause de la modestie de son milieu social et du métier qu’il veut exercer. La révolution et l’égalité des classes sociales, n’est pas encore de mise !
En fait, Bazarov est un déclassé :  Il est fier de son grand-père qui était serf, il croit être resté proche des moujiks qui semblent le respecter mais ceux-ci se moquent de lui derrière son dos. De plus il est plein de contradictions. Il aime d’un amour passionné une femme qui appartient à une classe qu’il veut détruire ! Anti-romantique, il éprouve des sentiments amoureux tels qu’il se comporte en héros romantique.

  Les détracteurs du roman 

 

On comprend pourquoi Ivan Tourguéniev s’est fait des ennemis avec ce roman. Les libéraux lui reprochent, entre autres, d’avoir caricaturé les idées démocrates à travers les « fils », et en particulier à travers le personnage du nihiliste Bazarov, amer et désabusé. La haine de la société que professe celui-ci, son mépris des autres, son sentiment de supériorité intellectuelle, son inculture proclamée voire revendiquée, le rendent antipathique et empêchent que l’on adhère à ses théories.  Enfin, le dénouement du roman lui donne tort puisqu'il renie ses idées et n'a plus d'espoir de changer la société. C’est un personnage négatif et pourtant douloureux, tragique. Le lecteur oscille envers lui, surtout à la fin, entre le rejet et la compassion.
Mais Tourgueniev n'a pas plus de chance envers les conservateurs. S'ils  ont apprécié le portrait négatif du nihiliste Bazarov, ils sont mécontents, eux aussi, que l’écrivain ait peint les « pères » comme des vieillards dépassés, impuissants et inutiles.
Pourtant, Ivan Tourgueniev est un libéral, il a lui aussi libéré ses serfs mais être modéré n'est pas de tout repos !


Un personnage à part entière : La nature

 

Isaac Levitan paysage avec isba
J’ai aimé aussi la présence de cette nature russe qui joue un grand rôle dans Pères et fils. Le réalisme et le lyrisme qui alternent dans le récit semblent épouser les pensées des humains et l’état d’âme de celui qui la regarde.
Ainsi le jeune Arcade, retournant au pays, est ému par la pauvreté des paysans en « guenilles et montés sur des rosses lamentables », les isbas « chétives et basses sous leurs toits de chaume sombre ». La nature qui sort de l’hiver semble répondre à la tristesse et la misère ambiante avec « les saules qui poussaient le long de la route(et qui) avaient l’air de mendiants en haillons, dépouillés qu’ils étaient de lambeaux d’écorce, leurs branches réduites à l’état de moignons »
Mais l’instant d’après, le lyrisme de la description donne l’impression que la joie de vivre et l’optimisme du jeune homme reprennent le dessus. La nature s’anime, tous les sens sont joyeusement sollicités, la vue, l’ouïe… tout est en harmonie avec l’âme du jeune homme.
« Tout, alentour, verdoyait d’un vert doré, tout palpitait et brillait, généreusement, suavement, au souffle ténu d’une brise tiède, tout : les arbres, les buissons, et les herbes; partout l’air ruisselait du chant sonore, interminable, des alouettes; les vanneaux tantôt criant et tournoyant au ras de l’herbe courte des prairies, tantôt, silencieux, couraient sur les mottes de terre… »

Une peinture de la Russie

 
Nikolaï Kouznetsov, Jour de fête, 1879  Moscou


Oui, décidément j’ai tout aimé dans ce roman. Non seulement les personnages principaux du roman sont des représentants des différentes classe sociales, politiques  et des courants d’idées qui agitent l’époque mais… ils sont véridiques, croqués sur le vif dans leurs gestes, leur mentalité, leurs croyances et leurs superstitions, leurs sentiments, leur manière de s’exprimer. Les pères sont  bienveillants et pleins d’amour mais ils éprouvent, sentiment qui semble éternel, une certaine douleur à ne plus se sentir en phase avec les nouvelles générations, à ne plus comprendre leur fils. 
Les personnages secondaires aussi sont attachants et bien observés comme la jeune paysanne, Fenetchka, maîtresse de Nicolas Kirsanov, qu’il finira par épouser, ou la mère de Bazarov dont Tourgueniev donne un portrait attendri mais plein d’humour.
Tous sont l’incarnation de la vieille Russie et de l’âme slave. Tous révèlent de la part de Tourgueniev une connaissance approfondie de la société russe.

 Intelligent, passionnant et riche, Pères et fils est un roman qui a beaucoup de charme. C’est avec plaisir que je renoue avec Tourgueniev dont j’ai envie maintenant de lire l’oeuvre complète !



Ivan Tourgueniev

Écrivain russe, Ivan Sergueïevitch Tourgueniev est né le 28 octobre 1818 à Orel (Russie). De trois ans l'aîné de Fedor Dostoïevski, de dix ans celui de Léon Tolstoï, Tourgueniev est le plus occidental des trois grands romanciers qui firent la gloire de la littérature russe dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Né en 1818, à Orel, une petite ville au sud de Moscou, Tourgueniev est issu d'une famille russe aisée. Elevé dans la demeure maternelle de Spasskoje, son éducation est stricte. Dès son jeune âge, il voit sa mère maltraiter les serfs, ce qui fera de lui, plus tard, un partisan de l’abolition du servage. À l'âge de quinze ans, il est envoyé en pension à Moscou, puis il poursuit ses études à Saint-Pétersbourg, où il rencontre Pouchkine qu’il admire. Il se met alors à écrire de la poésie.

De 1838 à 1841, il séjourne à Berlin. Il y fréquente les cercles culturels occidentaux. Son retour en Russie est marqué par sa rencontre avec la cantatrice Pauline Viardot, dont il tombe éperdument amoureux. La jeune femme est mariée, mais leur liaison est tolérée par son époux et leur entourage.
 En 1843, il écrit pour le théâtre. Il lui faut attendre une dizaine d'années pour que ses écrits soient publiés.
En 1847, Tourgueniev quitte la Russie pour Berlin, afin de se rapprocher de sa bien-aimée. Mais, dans les années 1850, elle s'éloigne de lui. Désabusé, il voyage, puis s'installe de nouveau en Russie. Il se consacre  à l'écriture de récits et de romans dont le thème récurrent est la vie russe. Des nouvelles écrites entre 1847 et 1852, réunies sous le titre  Mémoires d’un chasseur, paraissent en 1852 et assurent le succès de Tourguéniev.

Père et fils, considéré comme le plus accompli de ses romans, est publié, lui, en 1862. La violence des critiques qui accueillent son oeuvre éprouve Tourguenéiev qui en souffre beaucoup. Il s'expatrie définitivement, à Baden (Allemagne), puis à Bourgival (France). Il se lie d'amitié avec Gustave Flaubert, Emile Zola, les frères Goncourt. Elu vice-président au Congrès international de littérature en 1875, aux côtés de Victor Hugo, il conforte sa notoriété. Il reçoit d'ailleurs un accueil chaleureux lors d'un retour dans son pays d'origine.
 Il décède en 1883 à Bougival.  Voir source - biographie Ici et Ici


Ma première contribution, un peu en retard, à cause des vacances mais je vais vite me rattraper !



14 commentaires:

  1. Je crois bien l'avoir lu, à une époque (bien lointaine) où, férue de littérature russe, j'avais enchaîné les Tolstoï, Gogol, Dostoïevski, Tourguéniev.. je n'en ai malheuresuement gardé aucun souvenir. A relire, un jour .. d'autant plus que la thématique abordée est passionnante.

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    1. Il est à relire ou à découvrir. C'est vraiment un grand écrivain. Je n'ai lu pour l'instant que Premier amour et Pères et fils mais je vais continuer.

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  2. Je comprends ton enthousiasme ! As-tu lu "Mémoires d'un chasseur". C'est mon préféré.

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    1. J'ai prévu de lire Mémoires d'un chasseur ce mois-ci ou le mois prochain.!

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  3. certainement un de mes textes préférés de Tourgueniev
    je viens de trouver trois pléiade de lui d'occasion en parfait état, je pense que je vais me replonger dans romans et nouvelles

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    1. Moi aussi, je vais faire de même. J'ai eu un coup de coeur pour celui-ci.

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  4. Merci beaucoup pour cet article, j'ai hâte de découvrir ce roman (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  5. Tu parlais de pause ? Mais tu reviens avec plein de lectures !!! C'est noté pour la peinture de la russie. J'ai déjà repéré d'ailleurs un film russe (testona) mais contemporain ( et un autre sorti l'année dernière (faute d'amour) : c'est un pays que je connais assez finalement en livres...

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    1. Oui, pause d'écriture mais pas de lecture ! Tu fais aussi le mois de la littérature de l'Est ? Moi je connais un peu les classiques russes mais pas les contemporains. J'en ai lu ou du moins j'ai essayé plusieurs fois mais j'abandonne.

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  6. Première contribution, mais quelle contribution :-). Cela donne vraiment envie de découvrir cet auteur et tout cet univers que tu nous fais découvrir ici, la nature y comprise. On en redemande !

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    1. Découvre-le! Il est vraiment passionnant; c'est un des grands écrivains russes !

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  7. Je suis en train de lire "Clara Militch", une première pour moi, je commence prudemment avec les classiques !

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  8. Je l'ai acheté il y a des années, ton billet me donne envie de me jeter dessus !

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