samedi 29 décembre 2018

Balzac : Le colonel Chabert




Sorti de l’hospice des Enfants trouvés, il revient mourir à l’hospice de la Vieillesse, après avoir, dans l’intervalle, aidé Napoléon à conquérir l’Egypte et l’Europe ». C’est ainsi qu’à la fin du roman de Balzac, Le Colonel Chabert, l’avoué Maître Derville résume la pitoyable histoire du colonel Chabert.


Ce dernier est un officier d’Empire, fidèle de Napoléon à qui il doit sa fortune. Passé pour mort et jeté dans une fosse commune, il en sort pour trouver sa femme remariée, devenue comtesse, et ses biens spoliés.
L’avocat Maître Derville, personnage récurrent de La Comédie Humaine que nous avons rencontré dans Gobsek quand il n’était encore que clerc, se charge de défendre Chabert, de le faire reconnaître et de recouvrir sa fortune. Il y parviendrait grâce à une transaction (ancien titre du roman) entre les deux partis si le pauvre homme ne tombait dans les filets de son ancienne épouse qui feint de l’aimer toujours pour mieux se débarrasser de lui. Lorsqu’il découvre la duplicité de sa femme, découragé, il abandonne toute idée de lutte et s'abandonne à la déchéance.
le colonel Chabert Fanny Ardant : La comtesse


A travers ce roman, Balzac présente un beau portrait, émouvant, d’un ancien de Napoléon et fustige l’hypocrisie des moeurs de la Restauration. La vision de cet homme déchu, Chabert, un des héros de Iéna et d’Eylau, ayant perdu son identité, sa dignité est bouleversante : « Je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164, septième salle.. » comme l’est la diatribe de l’avoué Derville qui dénonce avec violence et émotion les vices de cette société avide, et âpre au gain, prête à tout sacrifier à l’argent et au pouvoir.


"Combien de choses n’ai-je pas apprises en exerçant ma charge ! J’ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni maille, abandonné par ses deux filles auxquelles il avait donné quarante mille livres de rente ! J’ai vu brûler des testaments ! J’ai vu des mères dépouillant leurs enfants, des maris volant leurs femmes, des femmes tuant leurs maris en se servant de l’amour qu’elles leur inspiraient pour les rendre fous ou imbéciles, afin de vivre avec leur amant. (…) J’ai vu des crimes contre lesquels la justice est impuissante."

La conclusion de Derville : « Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité » présente un des thèmes chers au roman dans cette époque de transition entre le romantisme et le réalisme. Nous voyons que pour Balzac le réel dépasse de loin la fiction.
Pourtant on peut voir combien le talent de l’écriture transcende ce réel qui passe toujours par la vision de l’écrivain, le point de vue qu’il choisit. Et pour Balzac, en particulier, très marqué par l’art pictural, le portrait du colonel devient un Rembrandt !
« … un homme d’imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt sans cadre. Les bords du chapeau qui couvraient le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. »
Mais le colonel est aussi une sculpture, « un beau marbre » « défiguré » « dégradé » par des « gouttes d’eau tombées du ciel », et un des dessins fantaisistes des peintres qui « s’amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques »

Et c’est bien des personnages réels, d'anciens soldats de Napoléon, qui ont inspiré Balzac. Mais là encore l’écriture détourne le réalisme en présentant le blessé comme un spectre échappé à la tombe dans un passage absolument hallucinant qui décrit le moment où Chabert se réveille dans la fosse commune, enseveli sous des cadavres :

« Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que les cris, un silence que je n’ai jamais retrouvé nulle part, le vrai silence du tombeau. Enfin, en levant les mains, en tâtant les morts, je reconnais un vide entre ma tête et le fumier humain supérieur. »
« En furetant avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrait fort heureusement un bras qui ne tenait à rien, le bras d’un Hercule ! Un bon bras auquel je dus mon salut. Sans ce secours, je périssais ! Mais avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute jetée sur nous, je dis nous, comme s’il y eût des vivants ! » « Mais je ne sais pas aujourd’hui comment j’ai pu parvenir à percer la couverture de chair qui mettait une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j’avais trois bras ! Ce levier, dont je me servais avec habileté, me procurant toujours un peu de l’air qui se trouvait entre les cadavres que je déplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfin, je vis le jour, mais à travers la neige, monsieur… »
Le récit d’une naissance, de cet homme sorti «du ventre de la fosse aussi nu que de celui de ma mère» et qui se crée un passage de l’intérieur vers l’extérieur, de l’obscurité au jour, du noir au blanc, au milieu des cadavres, paraît être le mythe d’Orphée revisitée par un grognard du XIX siècle, au parler parfois rude et familier.
J’ai pensé en lisant cela au personnage de Pierre Lemaître dans «Au revoir là-haut » enfoui dans un trou d’obus et cherchant sa respiration dans la tête d'un cheval.

Paru dans Les scènes de la vie parisienne puis dans Les scènes de la vie privée, ce court roman de Balzac est un hommage émouvant à la vie d'un grognard de Napoléon et je n'ai jamais autant ressenti dans une autre oeuvre de Balzac, son indignation envers la grande société parisienne et un tel parti pris de sympathie pour un personnage.

Lecture commune avec Maggie, 

Myriam, 

Cléanthe

8 commentaires:

  1. Ah je me souviens du film, tourné à Valençay...

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  2. Merci pour ta participation et effectivement, c'est un beau portrait... mais pas seulement. Tu as vu le film ?

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  3. Un roman très émouvant en effet. Un des nombreux crimes ordinaires de la Comédie humaine.

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  4. Merci de nous faire redécouvrir cet auteur!

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  5. Quel livre, semble-t-il ! Chaque époque, produit hélas, ces Colonel Chabert. Tous ces soldats ignorés quand ils ne sont pas moqués, tous ces vieillards méprisés après des vies si riches...

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  6. http://miriampanigel.blog.lemonde.fr/2018/12/29/le-colonel-chabert-balzac/
    et voici le lien!
    Nous avons choisi la même citation. Comme d'habitude ton billet est plus complet que le mien! Même ressenti!

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  7. Le passage de la fosse commune est un des plus hallucinants de ce roman. Quel artiste quand même que ce Balzac! Et dire qu'on a pu reprocher des lourdeurs à son écriture...

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  8. Lu récemment. Merci pour cette belle analyse !

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