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lundi 3 avril 2023

Jean Racine : Bérénice mise en scène par Robin Renucci


Bérénice est une pièce de Racine que je n'avais jamais vue sur scène avant cette représentation au Chêne noir d'Avignon, dans la mise en scène de Robin Renucci, metteur en scène et directeur de La Criée de Marseille. Vue, non, ni même étudiée mais lue, oui, comme toutes les pièces de Racine. Donc, je n'avais pu qu'imaginer les personnages et avoir un idée personnelle de l'intrigue. C'est loin d'être ma pièce préférée, je la trouve un peu longue, je lui préfère Phèdre. Mais j'ai aimé la lecture proposée par Robin Renucci.

Bérénice, pièce classique en cinq actes, est présentée pour la première fois en 1760 à l'Hôtel de Bourgogne. C'est peut-être la pièce de Racine où il y a le moins d'action et où il ne se passe rien ou presque. Louis XIV a apprécié Bérénice car elle montre une lutte entre le sentiment amoureux et la Raison d'Etat, celle-ci, bien sûr, triomphant !  La pièce semble être à la gloire de la monarchie mais elle est avant tout une analyse du sentiment amoureux. 

 

L'intrigue

 

Jean Racine : Bérénice mise en scène Robin Renucci photo Olivier Pasquier

Bérénice, princesse de Judée, est amenée à la cour de Rome par Titus qui a assiégé Jérusalem et conquis la ville. Le jeune homme aime Bérénice et veut l'épouser mais la mort de l'empereur Vespasien, son père, change tout car Titus est appelé à le remplacer. Or, la loi romaine s'oppose au mariage de l'empereur avec une étrangère. Titus doit lutter entre son devoir et son amour. S'il épouse Bérénice, il sera infidèle aux lois de Rome et comment pourrait-il ensuite en être le garant ?   

Antiochus, lui aussi palestinien, allié à Titus, a suivi Bérénice à la cour de Rome parce qu'il aime la princesse. Désespéré par le futur mariage de celle-ci avec Titus, il décide de lui avouer son amour mais la réponse négative de la jeune femme le décide à partir. Cependant, la nouvelle de la rupture de Titus et de Bérénice change tout.   

La pièce, même si chacun des trois amoureux veut mourir et menace de mettre fin à ses jours, est sans éclat tragique. Chacun se résignera à son sort. Bérénice retournera à Jérusalem, l'amour d'Antiochus ne sera pas récompensé. Titus souffrira mais règnera.

Tout l'intérêt de Bérénice réside donc dans l'étude des sentiments amoureux des personnages, de la souffrance, à la colère, à la résignation. Et ce qui fait la force de cette pièce et fait aussi que l'on ne l'oublie pas, c'est la langue racinienne, la musique, la mélancolie des mots, quelque chose qui ressemble au souffle du vent, très fluide, très léger, qui communique nostalgie et douce tristesse.

Les vers les plus célèbres de Bérénice dans la scène 5 de l'acte IV, illustrent cette musicalité et donnent le ton de la pièce.

 Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

 

 La mise en  scène de Robin Renucci

 

Jean Racine
 

Et dans la mise en scène de Robert Renucci, c'est d'abord cette maîtrise de l'alexandrin qui touche le spectateur. Pas de déclamation ici, la langue coule avec simplicité, l'alexandrin se fait langue naturelle, simple, quotidienne, et permet de goûter la musique du vers.

Les acteurs ne quittent pas le plateau et s'assoient autour de la scène où se déroulent les entrevues de chacun des personnages, une scène réduite qui représente une pièce du palais de Titus ou comme l'indique Racine : un cabinet qui est entre l’appartement de Titus et celui de Bérénice. Et cette disposition convient parfaitement à la pièce de Racine qui obéit à la règle des trois unités, d'action de temps et de lieu : "Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli."(Boileau). J'ai vu des spectacles cet été au festival d'Avignon qui reprenaient ce dispositif mais  gratuitement alors qu'ici je l'ai apprécié.

L'interprétation des personnages 


Julia Bartet (rôle de 1893-1919)
 

Robin Renucci a voulu, dit-il,   "faire ressentir non seulement l'amour impossible de Titus et Bérénice mais aussi le désir fou, irrationnel, que ce premier amour provoque chez Antiochus. Un trio d'amoureux malheureux." C'est pourquoi Antiochus prend de l'ampleur dans la mise en scène de Renucci, passant de personnage secondaire à principal, occupant autant de place que Titus à côté de Bérénice. Et cela, c'est nouveau !

 Alors que ma propre lecture m'avait fait m'imaginer un Titus triomphant, non sans douleur, certes,  mais avec un certain panache dans son renoncement, Robert Renucci souligne ses faiblesses - il pleure,  son confident Paulin doit l'exhorter à être ferme- et sa lâcheté apparaît quand il charge, par exemple, Antiochus de dire à Bérénice sa décision de la quitter, n'osant le faire lui-même. Je ne suis pas sûre que Louis XIV aurait aimé cette interprétation !

Au nom d’une amitié si constante et si belle,
Employer le pouvoir que vous avez sur elle :
Voyez-la de ma part.

D’un amant interdit soulagez le tourment :
Épargnez à mon cœur cet éclaircissement.
Allez, expliquez-lui mon trouble et mon silence.
(Acte II scène 2)

Un autre personnage auquel je n'avais pas prêté attention est celui du confident Arsace que le metteur en scène tire vers le comique. Et oui, il nous surprend cet Arsace avec les conseils terre à terre qu'il donne à Antiochus, lui recommandant la patience pour reprendre Bérénice maintenant qu'elle est abandonnée par Titus. Ce bon sens populaire, on a l'impression d'entendre un valet de comédie plutôt qu'un confident de tragédie classique, contraste tellement avec l'exaltation amoureuse d'Antiochus, dans le plus pur style tragique, que l'on ne peut qu'en sourire  !

Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce ?
Sa fortune, Seigneur, va prendre une autre face :
Titus la quitte. (Acte III scène 2)

Enfin, si les deux amoureux paraissent faibles, il faut bien reconnaître que le beau rôle est donné à Bérénice. Après les premiers moments où elle éprouve incompréhension, colère et désespoir, c'est elle qui se ressaisit la première et par souci de dignité quitte la scène noblement.

Adieu. Servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.


Bien sûr, l'interprétation de certains des personnages surprend le spectateur mais pourtant il y a ici un respect et un amour du texte qui n'excluent pas un lecture personnelle, originale et intéressante de la pièce. Tout ce que j'aime dans la mise en scène théâtrale.


Bérénice de Jean Racine au Chêne noir Mars 2023

Avec Tariq Bettahar, Thomas Fitterer, Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Amélie Oranger et Henri Payet 

Mise en scène Robin Renucci

Scénographie et lumières Samuel Poncet

Costumes Jean-Bernard Scotto

Collaborateur pour la dramaturgie Nicolas Kerszenbaum

Assistante à la mise en scène Karine Assathiany


13 commentaires:

  1. Eh bien moi, c'est la pièce de Racine que je préfère, et de loin. Franchement, je trouve cette histoire d'amour et de pouvoir magnifique. Et puis "Que le jour recommence et que le jour finisse/Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice", ça me transporte ! Mais j'ai eu la mauvaise idée d'emmener un jour mon fils adolescent la voir : le fiasco, il a baillé tout le temps...

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    1. Mais comme toi, bien sûr, ces vers me transportent ! D'ailleurs, je n'étais pas la seule, la salle devait être composée d'une majorité de professeurs de lettres dont les lèvres remuaient et qui se pâmaient en écoutant les vers du Divin Racine !
      Ceci dit je préfère Phèdre : "le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur", où l'on retrouve la beauté et la musicalité des vers de Racine mais où court tout au long du poème les images de clair-obscur, du jour et de la nuit, du bien et du mal : "la fille de Minos et de Pasiphae". Un peu de baroque dans le classicisme !
      J'ai eu aussi la mauvaise idée d'amener ma petite-fille (13 ans) voir Bérénice, elle a cru mourir !

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  2. Jamais vu, mais en revanche, un opera, si! De Magnard.
    https://www.lanouvellerepublique.fr/actu/l-evenement-berenice-a-l-opera-de-tours

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    1. Je ne connais pas l'opéra de Magnard mais j'ai lu que c'était un condensé, en trois actes, de la pièce de Racine alors que ce dernier a étiré au maximum l'intrigue car la pièce classique doit présenter cinq actes.

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  3. Servir d'exemple à l'univers... Tout est dit dans ces quelques mots de la force de cette pièce dont vous parlez très bien. Merci.

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    1. Oui, on peut l'interpréter ainsi, mais cette mise en scène souligne le fait que c'est Bérénice qui prononce ces mots, et non les hommes, encore moins l'empereur.

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  4. Je n'ai ni lu ni vu cette pièce, je n'en connais que les célèbres alexandrins. Toutefois, ce que tu dis de la mise en scène me semble très intéressant... et puis je viens de lire deux pièces dont l'une était justement mise en scène par Robin Renucci. ça ne suffit pas pour que je puisse dire que je l'apprécie comme metteur en scène, mais assez pour m'intriguer.

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    1. Deux pièces de Karel Capek, mais seule La guerre des salamandres était mise en scène par Robin Renucci.

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  5. Merci pour ta présentation, Claudialucia. Je n'ai jamais vu jouer cette pièce. J'ignorais que Robin Renucci dirigeait un théâtre et mettait en scène.
    Les fameux vers les plus cités de "Bérénice" me rappellent des séquences du film "Le goût des autres" où Bacri joue un chef d'entreprise qui tombe amoureux de sa prof d'anglais et va la voir interpréter Bérénice sur scène, à la fois drôle et émouvant.

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    1. Je me souviens du film mais pas de l'interprétation de Bérénice dans ce film !

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  6. J'avais beaucoup aimé son Andromaque, je pense que ça m'aurait plu aussi!

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    1. Je pense que tu pourras voir Bérénice cet été. Le Chêne noir fera certainement comme pour Andromaque que j'avais vu au printemps 2022 et qui était dans la programmation du festival en juillet.

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