mardi 14 juin 2011

Manuel Rivas, le crayon du charpentier (1)





Après le livre de Javier Cercas, Les Soldats de Salamine, le roman de Manuel Rivas, Le crayon du Charpentier, est encore un magnifique coup de coeur!
Décidément la littérature espagnole me procure bien des joies!


Le début du livre rappelle un peu celui de Javier Cercas : un journaliste, Carlos Sousa, va interviewer le docteur Da Barca qu'il sait gravement malade. Le vieil homme a été emprisonné en 1936, peu après le coup d'état de Franco, dans une prison à Saint Jacques de Compostelle. Avec son épouse, Marisa, une charmante vieille dame, il va narrer au journaliste les événements de son passé.
La comparaison avec Cercas paraît s'arrêter là. Alors que ce dernier racontait dans "un récit réel" l'enquête qu'il menait pour reconstituer le passé et en retrouver les protagonistes, le reporter de Rivas s'efface au profit d'un narrateur. L'histoire du vieux révolutionnaire devient roman et, curieusement, ce n'est pas son point de vue qui nous est présenté mais celui du garde civil chargé de le surveiller, Herbal. Un récit donc vu par le bourreau mais focalisé sur la victime, le docteur Da Barca qui en est le personnage principal. Et ce récit, mené par un être frustre, par un assassin aussi, par un homme du peuple peu instruit, qui ne comprend pas toujours les propos de Da Barca et de ses amis intellectuels, trahit la fascination, entre admiration et haine, exercée par le prisonnier (mais aussi par Marisa, sa fiancée) sur le geôlier. Tout va changer pour Herbal lorsqu'il tue un jeune peintre anarchiste qui dessine avec un crayon de charpentier le Porche de la Gloire de la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle, prêtant à chaque personnage biblique le visage d'un de ses compagnons de captivité. Herbal ramasse le crayon sans se douter du rôle que celui-ci va jouer dans sa vie...
Le Crayon du charpentier oscille ainsi entre réel et fantastique. Il nous plonge dans l'Histoire du pays; c'est aussi un roman d'amour très émouvant grâce à la figure lumineuse de Marisa Mallo et du docteur Da Barca.
Le roman décrit les exécutions sommaires des prisonniers politiques, le sadisme des passeadores, ces soldats franquistes qui organisaient des "promenades" (paseos) au cours desquelles ils s'amusaient à torturer leur prisonniers, à les mutiler, avant de les assassiner. Mais, alors qu'il peint les aspects les plus sombres de la dictature franquiste, ce livre nous offre curieusement un réconfort, une joie triste mais profonde. Et cette sensation d'avoir vu la lumière, au milieu de la nuit, on la doit à la peinture de ces hommes, non pas des héros, au sens où on l'entend habituellement, auréolés de gloire, mais humbles, prisonniers, malades et démunis, qui, face à l'horreur, parviennent comme le docteur Da Barca, à préserver en eux ce qui reste d'humanité dans un monde malade.
Et là, nous rejoignons le Javier Cercas des Soldats de Salamine décrivant cette petite poignée d'hommes capables de sauver la civilisation quand celle-ci est en danger ou encore le George Semprun de Quel beau Dimanche montrant comment, au milieu de l'enfer concentrationnaire, la seule réponse au nazisme, est de conserver intacts les notions d'humanité, de solidarité, d'amitié et de respect de soi.

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