mardi 17 janvier 2012

Wallace Stegner : La bonne grosse montagne en sucre



La bonne grosse montagne en sucre est un de ces bons gros bouquins qui, une fois commencé, ne peut être interrompu sous peine de dépérissement. Comment, en effet, abandonner en cours de route ces héros si attachants et si imprévisibles qui -et cela à cause du personnage principal Harry Mason (dit Bo Mason)-  se mettent dans des situations inextricables? On souhaiterait tant qu'ils puissent en sortir indemnes, ce qui n'est pas le cas, hélas! La vie, dans ce roman de Stegner, est toujours prête à virer au cauchemar et ne ménage pas ses acteurs.
Pourtant, lorsque, en ce mois de Décembre 1904, la jolie rouquine, Elsa, irritée par le remariage de son père après la mort de sa mère, fuit sa maison de Minnéapolis dans le Minnesota pour aller vers l'Ouest dans le Dakota du Nord, c'est une grande et passionnante histoire qui commence. Là, elle rencontre Bo Mason, un beau gosse extrêmement doué et qui, de plus, tombe fou amoureux d'elle et fait tout gagner son amour. On se croirait transporté dans un western avec cette rencontre de deux jeunes gens idéalement beaux prêts à vivre de merveilleuses aventures. Qu'importe si le père d'Elsa met en garde sa fille contre ce mariage, et tant pis si Bo n'a pas de profession mais beaucoup de rêves et s'il se révèle un brin violent et incapable de se maîtriser!  La vie n'a rien de romantique et la suite, l'on s'en doute, réserve bien des malheurs à Elsa et ses enfants, Chester et Bruce...
Les centres d'intérêt de ce roman sont nombreux. Et d'abord, la présence de la nature, de ces grands espaces de l'Ouest et de ces régions qui exercent un attrait puissant.
Ensuite les personnages riches et tourmentés :
Complexe ce Bo Mason, travailleur acharné, dur à la tâche, d'une force herculéenne, adroit, qui sait tout faire de ses mains,  doté d'une mémoire phénoménale, mais instable, incapable de se fixer, fidèle en amour mais considèrant bien vite sa femme et ses enfants comme des boulets attachés à ses pieds. Un rêveur, un chasseur de mirages qui joue sa  vie comme  à la roulette d'un casino. Ce qu'il veut, c'est faire fortune et vite, se trouver une bonne grosse montagne en sucre, ce lieu d'une inconcevable beauté qui avait attiré toute la nation vers l'ouest, cette contrée ou une terre grasse laissait sourdre la richesse et où des cieux tombaient de la limonade et où, comme le dit la chanson :
Les flics y ont des jambes de bois
L' aumône y pousse dans les fourrés,
Les poules y pondent des oeufs coque,
Les dogues y ont des crocs en caoutchouc..
Pays  mythique dont la recherche jamais interrompue entraîne Bo Mason et sa famille sur les routes, d'un état à l'autre, de déménagements en déménagements. Bo cultive des terres, fait de la contrebande au moment de la prohibition, tient une maison de jeux, achète une concession, soumet sa femme et ses enfants à une angoisse incessante ponctuée par ses crises de rage et de violence. Pays disparu car l'Amérique de cette première moitié du XXème siècle, qui a traversé la guerre de 14-18, malmenée par la crise de 29, n'est plus semblable à la reine des fées dont la chevelure fleurait le vent, l'herbe et les grands espaces...
La musique venue de derrière la lune s'était tue, les sources de limonade avaient tari en même temps que la moitié des  banques  du pays. Les ruisselets d'alcool qui cascadaient naguère entre les rochers avaient été captés et dérivés vers le domicile des riches, les aumônes ne se cueillaient plus sur les buissons, les poules avaient la pépie, les dogues des véritables crocs, les contrôleurs des trains des yeux de lynx et le climat avait changé.
On s'attache aussi au personnage d'Elsa, d'abord rebelle, révoltée, mais qui accepte ensuite tout  de son mari, se consacrant à lui et à ses enfants. Meurtrie, malheureuse, c'est certain. Résignée? Brisée?  Non ! car elle a su conserver sa dignité et rester elle-même malgré l'avilissement de son mari. C'est une belle figure, courageuse, que tous admirent et respectent. Du moins, c'est le point de vue de son fils et des ses voisins. Pourtant, moi, je la préférais lorsqu'elle résistait et cette image de la mère et de l'épouse admirable, stoïque, mais qui subit toutes les humiliations, me fait grincer des dents.  D'autant plus qu'elle accepte beaucoup de compromissions car elle vit des trafics malhonnêtes de son mari. Il semble que ce soit là l'idéal de femme de Wallace Stegner, idéal que je ne partage pas.
Enfin les deux fils, si dissemblables et dont le destin sera marqué définitivement par leur père envers lequel ils éprouvent  amour et haine, attirance et répulsion, admiration et  mépris, peur et pitié.
La  beauté du roman vient  aussi des sentiments éveillés par ces vies brisées, par le passage du temps inéluctable et douloureux, par les changements de cette Amérique devenue sorcière, les transformations d'une société  qui ne peut plus être guidée par le rêve et qui est ramenée aux contraintes prosaïques de la réalité économique.
On a dit de Wallace Stegner qu'il était le maître du désenchantement et c'est bien là ce que ressent le lecteur en fermant le livre :
Le moment  est venu de songer à ce que sera notre séjour dans la basse-fosse et de faire ami-ami avec les rats et les araignées. ô belle dame sans merci, prends-tu donc plaisir à contempler dans la pénombre nos lèvres bleuies? 


Wallace Stegner : La bonne grosse montagne de sucre édit. Phébus en 2002  (804p.)
Wallace Stegner(1904-1993) est un écrivain de l'Ouest américain. Il est né à Lake Mills dans l'Iowa et il grandit à Great Falls dans le Montana ainsi qu'à Salt Lake City dans l'Utah et dans le sud de la Saskatchewan, lieux que l'on retrouve dans La bonne grosse montagne de sucre. Comme ses personnages Bo  et Elsa Mason, Stegner dit qu'il a  vécu dans vingt endroits dans huit états différents et au Canada. Très célèbre aux Etats-Unis, où il est reconnu comme un maître par les écrivains de l'école du Montana tel Jim Harrisson, où il a été récompensé par de grands prix (entre autres le Pulitzer pour Angle d'Equilibre en 1972), il n'est traduit en français que tardivement.2-85940-815-0.1234790447.gif
La bonne vieille montagne de sucre publié en 1943 a cependant fait l'objet d'une traduction en 1946 sous le titre de La Montagne de mes rêves mais il faudra attendre 1998 pour qu'un autre roman de Stegner soit traduit : Vue cavalière.

Publié en 2008 dans mon ancien blog.

20 commentaires:

  1. Je le note, même si, comme toi, je risque d'être énervée par le côté femme soumise, drapée dans son devoir et son rôle.

    RépondreSupprimer
  2. Voilà un roman et un auteur que je ne connaissais pas, donc je note :) !merci pour la découverte !

    RépondreSupprimer
  3. Je ne connais pas non plus cet auteur américain, je l'inscrit dans mes tablettes.

    RépondreSupprimer
  4. Voilà un de mes auteurs favoris, j'ai lu tous ses romans traduits et tous avec grand plaisir
    j'ai pourtant deux préférences même si je les aime tous
    la vie obstinée et surtout En lieu sûr qui est le meilleur de ses romans je pense
    C'est un auteur insuffisamment connu en France il me semble

    RépondreSupprimer
  5. Aifelle : C'est vrai que je préférais Elsa révoltée.. Mais elle n'est pas "drapée", elle continue à se battre pour ses enfants. C'est plus prosaïque,moins héroïne de roman, un rien irritant mais peut-être plus proche de la réalité.

    RépondreSupprimer
  6. @ lireaujardin : Oui encore un bon auteur américain!

    RépondreSupprimer
  7. @ Dominique : A mon tour de noter En lieu sûr et La vie obstinée.

    RépondreSupprimer
  8. J'ai lu et chroniqué Vue cavalière,très beau roman.Je crois que j'avais intitulé l'article Méditation et désenchantement.

    RépondreSupprimer
  9. Un roman qui a l'air très tentant, je note le nom de l'auteur, que je ne connaissais pas du tout !

    RépondreSupprimer
  10. Ouh là, encore un pavé... Je fais une pause là, pour les pavés :0) Et un auteur désenchantée en plus... Bon, je passe, le destin de cette femme et de ses enfants me semblent bien trop noirs... Pas trop envie de ça pour l'instant...

    RépondreSupprimer
  11. C'est un ancien billet? Je viens de lire ce roman et t'ai mis en lien, donc j'avais bien l'impression de l'avoir déjà lu. Mais tu as raison, on ne parle jamais assez de Stegner, un de mes chouchous!

    RépondreSupprimer
  12. Je note, il me tente beaucoup vu ton billet !!!

    RépondreSupprimer
  13. @ Eeguab : désenchantement c'est bien un thème qui convient à Stegner

    RépondreSupprimer
  14. @ Eiluned : un de ces romans qui procure un gros plaisir à la lecture!

    RépondreSupprimer
  15. @ l'or des chambres ; Tu as raison pour un pavé, c'est bien un pavé! A réserver quand tu auras le courage!

    RépondreSupprimer
  16. @ keisha : c'est un billet qui vient de mon ancien blog de Monde. J'ai l'intention de le fermer quand j'aurai tout transférer. Je suis trop en rogne contre leur négligence et leur indifférence pour vouloir le conserver!

    RépondreSupprimer
  17. @ hélène : Bonne lecture si tu t'y lances!

    RépondreSupprimer

Merci pour votre visite. Votre message apparaîtra après validation.