dimanche 6 mars 2016

Irène Némirovsky : Suite française



Une suite française qui devait compter cinq romans


Irène Némirovsky écrit Suite française entre 1940 et 1942, peu avant d’être arrêtée par la gendarmerie française et envoyée à Auschwitz où elle mourra. Préservé par ses filles, le manuscrit sera publié en 2004. C’est donc presque sur le vif que l’écrivaine décrit sa vision de l’exode en Juin 1940 au moment de l’entrée des allemands dans Paris qui pousse une partie de la population sur les routes et l’occupation allemande dans un petit village français du Morvan.
Suite française devait être composée de cinq volets d’où ce titre, mais elle n’a eu le temps d’en écrire que deux : Tempête en Juin qui raconte les épreuves subies par plusieurs familles françaises pendant l’exode, et, Dolce qui décrit le village sous l’occupation en prenant pour personnages principaux, Madame Angelliers, une riche propriétaire terrienne dont le fils est prisonnier de guerre, sa belle-fille Lucile et l’officier allemand Bruno Von Falk qui va loger chez elles.

Une société française passée au vitriol

Cahier de Suite française sauvé par les filles d'Irène Némirovsky
La société française est passée au vitriol et surtout les grands bourgeois comme la famille Pericand dont la mère qui doit partir seule, en l’absence de son mari, est une représentante. Dans une scène qui frise la farce, on voit Madame Péricand sauver - dans l’ordre- des flammes de la maison bombardée, ses trois enfants, ses bijoux, son or, la nourrice… et oublier le grand-père qu’elle avait pourtant l’habitude de cajoler… pour son héritage ! Et que dire du riche collectionneur Charles Langelet qui n’aime au monde qu’une chose, ses porcelaines précieuses, et qui vole l’essence d’un jeune couple qui lui avait fait confiance, ou encore du grand écrivain Gabriel Corte, imbu de lui-même, attaché à ses privilèges, à son confort, sorte d’enfant gâté, odieux, et qui fait preuve tout au cours du voyage non seulement d’un égoïsme forcené mais de lâcheté. On pourrait dire la même chose de Mr Corbin le directeur de la banque qui abandonne ses employés, les Michaud qu’il devait amener à Tours pour prendre sa maîtresse dans sa voiture.
L’égoïsme, l’intérêt, l’avarice, l’hypocrisie, la lâcheté sont les traits de cette société où les habitants et commerçants vendent l’eau et les oeufs à prix d’or et ferment leur porte aux malheureux jetés sur les routes.
Finalement les seuls qui paraissent sympathiques et altruistes sont Mr et Mrs Michaud, employés de banque sans fortune, craignant pour la vie de leur fils Jean-Marie, prêts à aider ceux qui sont en difficulté.
Dans les notes manuscrites du cahier d’Irène Némirovky, elle écrit à propos des Michaud : « ceux qui trinquent toujours et les seuls qui soient nobles vraiment »  et à propos des français  de la haute bourgeoisie : « Tout ce qui se fait en France dans une certaine classe sociale depuis quelques année n’a qu’un mobile : La peur. Elle a causé la guerre, la défaite et la paix actuelle. Le français de cette caste n’a de haine envers personne; il n’éprouve ni jalousie, ni ambition déçue, ni désir réel de vengeance. Il a la trouille. » « Les autres français possédant moins ont moins peur ».
Ils ont peut-être moins peur, ce qui les rend sympathiques, mais les jeunes filles couchent avec le beaux soldats ennemis et les parents n’empêchent pas les enfants de jouer avec eux!
Les jeunes gens échappent aussi pour certains à la dent dure de Nemirovsky : Madeleine, la fermière, Lucile prisonnière de son triste mariage, Hubert Pericand, seize ans, qui s’enfuit pour aller combattre avec le soldats français ou son frère Philippe, le curé, qui est vraiment sincère dans sa foi.

La critique du catholicisme

Kristine Scott-Thomas : Mrs Angelliers Suite française

Cette semaine, je m’étonnais dans Les chiens et les loups de la manière dont Irène Némorovsky jugeait la société juive et des propos qu’elle tenait sur les juifs des milieux financiers. Finalement Dans Suite française, l’on s’aperçoit qu’elle ne ménage pas plus la haute bourgeoisie catholique. On sait qu’elle-même s’est convertie au catholicisme en 1938. Elle souligne l’étroitesse d’esprit, le manque de générosité, et surtout l’hypocrisie d’une classe attachée à l’argent mais qui va à l’église régulièrement. La plupart de ces catholiques de bonne famille sont des Tartuffes. Avec des accents satiriques qui donnent lieu à de véritables scènes de comédie, elle montre Madame Péricand, catholique à la bonté ostentatoire, persuadée que Dieu la récompensera, distribuer des provisions à ses compagnons de voyage puis cesser brutalement en invectivant ses enfants qui partagent leurs bonbons, quand elle s’aperçoit que, devant la pénurie, son  argent ne servira à rien!
« La charité chrétienne, la mansuétude, des siècles de civilisation tombaient d’elle comme de vains ornements révélant son âme aride et nue. »Ou encore Mrs Angelliers si pieuse et si près de ses sous, qui déplore que son fils ait une maîtresse non pour la morale mais parce qu’elle coûte cher à entretenir! Ou bien qui est prête à risquer sa vie, dans sa haine des allemands, pour sauver Bonnet, mais qui regarde la bouteille de vin offerte par Lucile  : « Du vin ordinaire? Oui, à la bonne heure! « Elle veut bien être fusillée, pensa Lucile, pour avoir caché chez elle l’homme qui a tué un allemand, mais elle ne lui sacrifierait pas une bouteille de vieux bourgogne ».
La  vicomtesse de Montmort, elle, si humble et pleine de componction, si persuadée de la supériorité de son nom et de son élévation morale, pousse son mari à dénoncer Bonnet, la collaboration avec l’ennemi ne la dérangeant pas outre mesure; elle se détourne avec mépris de l’institutrice laïque : « Ses élèves affirmaient même qu’elle n’avait pas été baptisée, ce qui semblait moins scandaleux  qu’invraisemblable, comme si on eût dit d’une créature humaine qu’elle était née avec une queue de poisson. La conduite de cette personne étant irréprochable, la vicomtesse la haïssait d’autant plus… »

Le livre/Le film

Film de Saul Dibb : Suite française

On notera que dans le film de Saul Dibb, Lucile devient le personnage principal dès la première partie puisque, parisienne, elle s’enfuit de Paris pour le village de son mari, Bussy. Mais ce qui diffère le plus, c’est le dénouement complètement et profondément ridicule. J’imagine la réaction d’Irène Nemirovsky si elle avait pu voir ça! D’abord Lucile ne trouve rien de mieux que d’amener Benoît à Paris au moment même où les allemands cantonnés dans le village s’en vont, alors que dans le livre, elle demande des bons d’essence à Von Falk, mais a l’intelligence d’attendre qu’ils soient partis! Ce qui évite la rocambolesque scène finale dans laquelle Benoit tue un officier allemand (le deuxième!) qui les a arrêtés, lui et Lucile, Bruno Von Falk les laissant partir magnanimement! D’autre part, le film édulcore le style et la dureté de l’écrivaine dénonçant les travers de la société française, bref! ce qui fait la valeur du roman!

Résultat de l'énigme n° 123

Le roman : Suite française de Irène Némirovsky
le film : Suite française de Saul Dibb

Vous avouez tous que je vous ai mâché le travail en choisissant pour cette énigme un titre d' Irène Nemirovky déjà  à l'honneur dans le blogoclub cette semaine.
Bravo donc à : Aifelle, Dasola, Eeguab, Keisha, Maggie




11 commentaires:

  1. Encre une fois j'arrive trop tard mais c'est au sens propre, descendue de l'avion samedi avec toutes les affaires à laver, à ranger....

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    1. Ah! le dur moment du retour! Mais tu vas bientôt nous raconter tes aventures!

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  2. Le film ne me tente pas du tout, en revanche, je vais lire le livre car je comptais de toute manière lire d'autres romans ( pour l'instant, je ne connais que le bal)

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    1. Le film m'a déçue comme tu as pu le constater mais le livre est vraiment à lire.

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  3. Coucou Claudia,
    J'ai adoré le roman graphique...
    Bisous et bonne journée à toi

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    1. Pas lu le roman graphique mais si le trouve en bibli je l'emprunterai. je suis très curieuse de le découvrir.

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  4. Un livre immense. Les Barbares ont perdu.

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  5. J'avais adoré le livre... cette femme est bouleversante. Son oeuvre est enfin redécouverte.Comme dit "Bonheur du jour", les barbares ont perdu.

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    1. Tu crois qu'elle a été oubliée? Les barbares ont perdu et d'autres sont apparus!

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  6. je vais le découvrir en livre audio d'ici une ou deux semaines, j'ai hâte !

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    1. Selon les interprètes cela doit être très intéressant.

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