vendredi 8 juillet 2016

Festival IN d'Avignon 2016 : Les damnés Ivo Van Hove à la cour d'Honneur

photo de Arnold Jerockiu dans le Huffington Post Voir  critique ICI

Je voulais voir Les damnés en souvenir du film de Visconti et puis pour découvrir le metteur en scène Ivo Van Hove, directeur artistique d’une grande compagnie théâtrale d’Amsterdam. Enfin, c’était la Comédie française qui « s’y collait », si j’ose dire, et comme j’étais restée sur le souvenir d’une prestation médiocre de leur part dans un Goldoni, il y a quelques années, lors d’un séjour à Paris, je voulais voir ce qu’il adviendrait des comédiens du Français entre les mains de Ivo Van Hove.
Et bien je le dis tout de suite, c’est une réussite! Les comédiens sont tous excellents et la mise en scène est belle, inventive, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle secoue le public.

Ivo Van Hove, pour monter cette pièce crépusculaire sur une famille d’industriels allemands, les Essenbeck, qui devient peu à peu le soutien du nazisme, utilise la vidéo dans le théâtre non comme simple support et illustration mais comme partie intégrante de l’action. Une sorte de prolongement de la scène jamais gratuite, toujours signifiante. La caméra est multiple, filmant les réactions des comédiens en gros plan alors que c’est un autre personnage qui occupe la scène si bien que le spectateur a le don d’ubiquité et peut suivre plusieurs scènes à la fois. La caméra s’installe dans les cercueils, témoignant de l’agonie des morts sacrifiés à l’intérêt de la famille et du parti nazi par leurs proches, tandis que, sur scène, les assassins continuent à vivre leur vie dans une lutte âpre pour le pouvoir et l’argent; elle nous fait aussi pénétrer à l’intérieur du palais agrandissant encore l’espace scénique déjà immense de la cour d’Honneur. Un espace immense, oui, mais intimiste aussi (et ceci est un tour de force!) qui nous permet de suivre en direct tous les sentiments qui s’inscrivent sur le visage des personnages, colère, mépris, haine, désespoir… Mariage heureux où le film est vraiment au service du théâtre! La multiplication des prises de vue, la caméra filme de dos, de face, latéralement mais aussi du dessus, à l’intérieur comme à l’extérieur, donne plus d’ampleur et de force à l’action. Parfois, un film tourné avant la représentation se mêle aux images prises en temps réel; ainsi pendant « La nuit des longs couteaux », deux personnages (dont Konstantin, un des fils de Joachim) sont seuls sur la scène tandis qu’un film, derrière eux, les montre entourés de leurs camarades de beuverie. L’absence des compagnons sur scène alors que nous les voyons sur l’écran  en train d'être exécutés est hallucinante et préfigure leur mort. Ce sont déjà des fantômes.
La violence est toujours présente au cours de la pièce, elle couve d’abord sous-jacente lors de la fête d’anniversaire du patriarche, le vieux baron Joachim, puis elle se révèle insidieuse pour éclater aussi bien au niveau familial que national : la pièce commence avec l’incendie du Reichstag, se poursuit avec la Nuit des longs couteaux et atteint son apogée avec le début de la guerre quand le public est fusillé par Martin Essenbeck. Pendant ce temps les membres gênants de la famille sont supprimés et l Martin, assassin pédophile, incestueux, tue des enfants et achève sa mère, tandis que le parti nazi referme son emprise sur les membres restants de la famille. 

Photo Télérama voir critique  ICI

Le décor nu avec le beau mur de scène du palais forme le cadre austère et recherché de cette histoire dans l’Histoire. Les éclairages et les couleurs chaudes, l’orange du tapis de scène, le rouge du sang qui jaillit lors de l’assassinat des SA, le noir et blanc à l’intérieur des cercueils, sont esthétiques mais pas seulement; ils soulignent violemment ce drame politique et familial.
Et parfois la caméra s’intéresse à nous et nous filme et nous devenons personnages nous-mêmes, comme témoins, peut-être? Mais aussi, je pense, pour nous rappeler la responsabilité de chacun face à la montée des nationalismes, pour nous dire que si nous avons le choix, au début, nous ne l’avons plus quand il est trop tard, quand la démocratie est morte!

La cour d'Honneur jeudi 7 juillet avant le spectacle

11 commentaires:

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    1. Tu vas te régaler,je pense même si le spectacle ne fait pas obligatoirement plaisir,je veux dire que la violence secoue.

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    2. Et en plus cette cour d'honneur est un lieu magique,qui donne un coup de grâce à ceux qui ne savent pas l'utiliser, mais qui est géniale pour les autres.

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  2. Ce spectacle est diffusé ce soir à la télé, c'est mieux que rien ; c'est juste un peu tard pour moi et mon enregistreur est hors service ... on verra.

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    1. J'espère que tu pourras le voir; qui plus est avec la montée actuelle de l'extrême-droite, c'est un électrochoc!

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  3. Hum, je doute que ça arrive dans la salle près de chez moi (parfois si, quand même)

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    1. Oui, il me semble que tu as pu voir l'Olivier Py de l'année dernière, non?

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  4. Ton billet confirme les bonnes critiques que j'ai lues dans la presse belge, un spectacle fort - merci pour ton compte rendu détaillé, Claudialucia.

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    1. Un spectacle qui marque et qui est indispensable!

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  5. Bonsoir Claudialucia, j'ai loupé la retransmission de la pièce sur France 2 courant juillet et je le regrette mais peut-être irais-je à la Comédie Française à la prochaine saison même si le spectacle sera différent : la scène est plus petite. J'ai quand même des réticences car j'ai les acteurs du film de Visconti en tête et Podalydès ne vaut pas Bogarde. Bonne soirée.

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  6. Va le voir, c'est un spectacle de qualité mais bien sûr il manquera l'aspect monumental de la Cour d'Honneur et la beauté du lieu. Quant à la Comédie française, elle est bien dirigée et il n'y a pas véritablement de "star" plutôt une troupe bien soudée! Bien sûr Wens préfère Visconti! Mais pourquoi comparer, le théâtre et le cinéma ont leur spécificité même si parfois, ils se rejoignent!

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