jeudi 15 septembre 2011

Mo Hayder : Tokyo

Le roman de Mo Hayder Tokyo est surprenant parce qu'il est présenté comme un thriller, ce qu'il est assurément, mais il est aussi bien autre chose.

Quand Grey, (un surnom qui signifie extra-terrestre en anglais), arrive à Tokyo, c'est une fille qui paraît perdue, bizarre, marginale et dominée par une idée fixe. Etudiante en histoire à l'université de Londres et spécialisée dans la guerre en Chine lors de l'invasion de Nankin par les japonais, elle veut absolument rencontrer le professeur Shi Chongming, chinois qui enseigne à l'université de Tokyo. Celui, croit-elle, détient un film qui montre les atrocités commises par les Japonais à Nankin en 1937, un massacre que la droite japonaise s'efforce encore  de cacher. Shi Chongming nie détenir ce film mais il changera d'avis quand il apprend que Grey est devenu hôtesse dans une boîte de nuit fréquentée par des yakuzas. Il lui met alors en main un marché : il lui fera voir ce film mais seulement si elle arrive à percer le secret de la longévité du terrible et dangereux Yakusa, Fuyuki et à le lui dérober. Mais pourquoi Grey est-elle prête à risquer sa vie pour voir ce film? Et pourquoi Shi Chongming ne veut-il pas le montrer?

Le livre présente deux récits parallèles :
 L'un, en 1937, est constitué des notes du journal de Shi Chongming qui raconte la prise de Nankin par les Japonais les meurtres, le sadisme, la cruauté de l'armée japonaise envers la population civile. C'est un pan d'Histoire que nous connaissons mal et qui a été tenu secret, occulté par les autorités japonaises. Le récit est fascinant. Grâce aux notes de Shi Chongming nous pénétrons dans la vie des familles chinoises qui attendent avec anxiété l'arrivée des japonais, nous assistons aux exactions commises par les soldats à l'instigation de leurs officiers, à l'extermination de gens sans défense qui n'opposent aucune résistance. Le style de Mo Hayder est à la hauteur de l'horreur qu'elle nous fait vivre, il est doté d'une puissance visuelle absolument angoissante qui nous plonge dans cet enfer. Nous nous intéressons aussi à côté de l'Histoire collective au destin individuel du jeune Shi Chongming, éminent professeur, marié à une paysanne illettrée et superstitieuse envers qui il éprouve une affection assortie d'un sentiment de supériorité. Pourtant, il découvrira, que c'est elle, ignorante, qui détient la sagesse. La fuite de Shi Chongming avec sa femme enceinte, prête à accoucher, se lit comme un roman d'aventure. Mo Hayder a l'art d'alterner les passages de crainte et d'espoir, de  distiller la peur.

L'autre récit, en 1990, est l'histoire de Grey, personnage complexe, d'une grande érudition mais aussi extrêmement fragile. Il est raconté à la première personne avec des retours en arrière qui nous permet de comprendre la jeune fille, de savoir ce qui l'a marquée dans son enfance et pourquoi elle mène cette quête désespérée qui, on le pressent, est une question de vie ou de mort pour elle. Le récit nous transporte dans le Japon moderne, dans la ville de Tokyo que nous arpentons avec elle quand elle est sans le sou, et qu'elle couche dans la rue. Là encore, la description de la ville est splendide et a beaucoup de force, Mo hayder opposant le présent et le passé, la cité contemporaine érigée sur décombres d'un monde ancien.
Au-dessus de ma tête, à perte de vue, les gratte-ciel de Tokyo étincelaient dans l'azur, et les rayons du soleil étaient renvoyés par un million de fenêtres. Je me penchai en avant pour contempler ce spectacle hallucinant. j'en savais long sur cette cité phénix, resurgie des cendres de la Seconde Guerre mondiale, mais ici , en chair et en os, elle ne me paraissait pas tout à fait réelle. (...) je décidai de considérer cette parade d'acier et de béton armé comme une réincarnation de Tokyo superposée à la ville authentique, au véritable coeur battant du Japon.

Je me trouvais dans le jardin d'un temple, environnée d'érables, de cyprès, de camélias aux fleurs fanées qui mouchetaient l'ombre. Un endroit frais et silencieux hormis le frisson occasionnel des prières bouddhistes de papier nouées aux branches par centaines. Ce fut alors que je vis, alignés sous les arbres dans un silence spectral, des rangs et des rangs d'enfants de pierre. Des centaines d'effigies, chacune coiffée d'un bonnet rouge tricoté à la main.

 Vient s'y ajouter et c'est encore un intérêt supplémentaire, l'introduction des mentalités, coutumes et croyances japonaises. De plus, le mélange entre réalisme et fantastique ajoute à la fascination. La description du monde des boîtes de nuit et des yakusas a une dimension fantastique comme si les personnages au physique hors norme, la nurse, géante, mi-homme mi-femme, par exemple, étaient plutôt des personnages de conte, les sorcières ou les ogres d'un autre monde. Fantastique, aussi, cette maison extraordinaire qui semble un monde en décomposition prête à absorber ses habitants, à les entraîner dans sa ruine.

Enfin, allez-vous me dire où est le thriller? Et bien dans les investigations menées par la jeune fille qui joue un jeu dangereux face à des hommes qui n'ont plus rien d'humain. Lorsque l'objet de la recherche de Grey sera volé, l'enfer va se déchaîner sur sa tête, une violence terrible secouera le monde qui l'entoure. Et le suspense fonctionne très bien! Oui, j'ai eu peur, poursuivie par la nurse, obligée de me cacher dans des lieux abominables au péril de ma vie, le coeur serré par l'angoisse.  Mais ce que j'ai aimé surtout dans ce roman c'est la dimension historique et psychologique servie par un style efficace et très évocateur. Un bon roman et un sujet original, très bien traité.
Lecture commune avec Canel

20 commentaires:

  1. Cela fait envie. Et si j'allais au Japon??

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  2. @ miriam : Mais oui! Quelle bonne idée!

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  3. Quel excellent billet ! Pour un roman qui le mérite.

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  4. Tiens, un autre billet, et pas du tout la même présentation (normal, sur les blogs, ça c'est chouette, deux ressentis différents, mais intéressés)

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  5. Comme toi, j'ai tremblé à cette lecture, et notamment avec la Nurse (quel personnage affreux !) J'ai rajouté un lien vers ton billet sur mon blog. ;)

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  6. Très bon billet qui donne envie ! J'aime beaucoup l'auteur, dont j'ai lu autre chose (Birdman, je crois).

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  7. Moi qui avais peur de l'aspect politico-historique, je dois reconnaître qu'après un début difficile je ne me suis pas ennuyée une minute.
    Lien vers ton billet rajouté :)

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  8. J'avais lu un polar de Mo Hayder qui ne m'avait pas particulièrement convaincu (trop de stéréotype) Mais celui-là m'a l'air plus riche et puis le Japon, je n'y connais rien ! Je note !

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  9. je n'ai pas lu Tokio mais uniquement sont premier roman et j'avais beaucoup aimé, c'est vraiment noir et violent mais très très bien mené

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  10. Je l'ai aussi trouvé très bon.
    Mais je m'attendais à ressentir de la peur brute, vraiment, la trouille au ventre, qui te fait sursauter au moindre bruit. Or, l'horreur, si elle est présente, est diffuse.

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  11. @ keisha : j'ai lu, en effet, des avis qui étaient moins favorables. Comme tu le dis, et heureusement pour les écrivains, nous avons tous des ressentis différents. Ce que j'ai aimé dans Tokyo (la partie historique) souvent n'a pas été apprécié par d'autres lecteurs.

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  12. soukke : oui, j'ai vu dans ton billet que nous étions les deux "courageuses" de service, tremblant devant la nurse! Un vrai cauchemar!

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  13. @ Eiluned : et moi c'était le premier et je n'avais aucune idée préconçue, ce qui m'a évité de m'attendre au pire comme certaines lectrices de notre LC!

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  14. @ Sophie : c'est vrai , Mo Hayder ne nous inflige pas une leçon d'histoire, elle la fait vivre devant nos yeux par des personnages et c'est en ce sens que c'est intéressant.

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  15. @ maggie; Cette écrivaine a l'air d'être très controversée, non? Ce n'est pas la première fois que je lis que certains de ses romans sont mal reçus. Mais j'ai vraiment aimé celui-ci. Et puis en dehors de l'histoire, il y a une qualité du style!

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  16. @ Dominique : pas lu ce premier roman? Dans Tokyo, ce que je trouve très violent et d'une grande force c'est le génocide des chinois par les japonais. La violence du thriller n'est pas en reste et j'ai eu la trouille, oh! oui! Mais elle reste très liée à l'Histoire de la Chine.

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  17. @ Olivia : Sauf quand la nurse se déchaîne! Là j'aurais vraiment voulu être ailleurs!

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  18. C'est un bouquin que j'ai aimé et de lire ce billet m'a jeté à la figure quelques images que je m'étais faites en le lisant. A relire sans doute.

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  19. @ jean-Charles : Hum! pour le moment, je ne suis pas prête à le relire!

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