dimanche 31 mai 2015

Bernard Schlink : Le liseur


Dans Le liseur de Bernard Schlink, un jeune garçon de 15 ans, Michaël, a une liaison avec une femme de 20 ans plus âgée que lui, Hanna. Il entretient avec elle une relation passionnée et prend l’habitude de lui lire des livres car Hanna, comme lui, s’intéresse à la littérature. Pourtant, un jour, elle disparaît sans laisser d’adresse. Des années plus tard, il la retrouve sur le banc des accusées (elles sont cinq) d’un procès antinazi. Il apprend alors que Hanna a été gardienne d’un camp de concentration et s’est rendue coupable de crimes contre l’humanité. Le jeune homme assiste au procès, fasciné par ce qu’il apprend de cette femme qui a été son premier amour. Il comprend alors le secret que celle-ci essaie à tout prix de cacher aux yeux de tous mais que je ne vous révèlerai pas ici. Plus tard, quand elle sera en prison, il prendra l’habitude de lui envoyer des enregistrements de livres. Mais arrive le jour où elle retrouve sa liberté et ….

J’ai refermé ce roman avec un sentiment de tristesse à l'écoute de la musique triste et nostalgique qui émane de la vie gâchée de Michaël. Marqué par l’amour de cette femme plus âgée, il éprouve un double sentiment de culpabilité, d’abord envers elle parce qu’il pense l’avoir trahie, ensuite envers les victimes quand il apprend l’horreur de ses actes. Il ne pourra jamais aimer une autre femme qu’elle et ne pourra jamais construire un relation stable avec une autre. De plus cette histoire individuelle rejoint l’histoire collective, celle amère, poignante, désespérante d’une génération née après la guerre, qui endosse la faute des parents nazis ou complices silencieux du nazisme, partagés entre l’amour qu’ils leur portent et la répulsion qu’ils éprouvent envers leur attitude. Une génération pourtant innocente mais qui ne connaîtra pas l'insouciance de la jeunesse.

Le roman pose aussi le problème du Bien et du Mal et montre que le glissement de l’un à l’autre ne tient parfois qu’à  peu de choses. Hannah s’engage dans l’armée parce qu’elle veut cacher son secret. Cette raison paraît dérisoire en rapport avec les crimes dont elle va se rendre coupable. La vie de toutes ces femmes juives qu’elle a laissé mourir a donc dépendu de ce fait qui apparaît comme une ironie tragique et douloureuse. Elle n’était pas un monstre, mais elle le devient non par conviction mais par "anesthésie" devant l'horreur, par "habitude" de la mort et de la souffrance,  manque de courage pour opposer un refus, manque d'empathie.. Quelle qu'en soit la raison, on ne peut que se poser la question :  comment une femme à priori "normale" peut-elle en arriver là? Le livre pose donc la question implicite: et vous qu'auriez-vous fait? Et vous que feriez-vous si une telle idéologie  renaissait de ses cendres en France? Une question qui reste donc toujours actuelle et universelle!

Bernard Schlinck dissèque les sentiments complexes de ses personnages avec beaucoup de finesse et de précision et ceci d’autant plus que le récit est en partie autobiographique.. Il analyse les contradictions entre amour et haine mais aussi entre le désir de comprendre les bourreaux et l’impossibilité de leur pardonner. Il met en lumière ce sentiment de culpabilité ressenti par les enfants pour les crimes des parents, une culpabilité si lancinante que même lorsqu’elle paraît s’effacer, elle est toujours prête à renaître.
Le style reflète la démarche de Michaël qui écrit cette histoire pour s'en débarrasser, pour prendre des distances avec elle, peut-être même pour oublier; mais sous l'apparente froideur et maîtrise de soi, l'émotion perce, la nostalgie sourd et l'on ressent les sentiments du "garçon" -comme l'appelait Hanna- qui, devenu homme, restera toujours arrêté à ces moments de son adolescence qui l'ont marqué à jamais.

Un coup de coeur donc, pour ce livre, et j’ai beaucoup aimé le film dont Wens vous parlera  dans son blog..

Mais l’amour qu’on porte à ses parents est le seul amour dont on ne soit pas responsable.
Et peut-être est-on responsable même de l’amour qu’on porte à ses parents. A l’époque, j’ai envié les autres étudiants qui prenaient leurs distances face à leurs parents, et du coup face à toute la génération de criminels, des spectateurs passifs, des aveugles volontaires, de ceux qui avaient toléré et accepté ; ils surmontaient ainsi sinon leur honte, du moins la souffrance qu’elle leur causait.
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Il m’arrive de penser que le confrontation avec le passé nazi n’était pas la cause, mais seulement l’expression du conflit de générations qu’on sentait être le moteur du mouvement étudiant. Les aspirations des parents dont chaque génération doit se délivrer, se trouvaient tout simplement liquidées par le fait que ces parents, sous Le Troisième Reich ou au plus tard au lendemain de son effondrement, n’avaient pas été à la hauteur. Comment voulait-on qu’ils aient quelque chose à dire à leurs enfants, ces gens qui avaient commis les crimes nazis, ou les avait regardé commettre, ou avaient détourné les yeux?

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Je voulais à la fois comprendre et condamner le crime de H.... Mais il était trop horrible pour cela. Lorsque je tentais de le comprendre, j'avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l'être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n'y avait plus de place pour la compréhension. Mais en même temps je voulais comprendre H..; ne pas la comprendre signifiait la trahir une fois de plus. Je ne m'en suis pas sorti. Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n'allait pas.




Le livre : Le liseur de Bernhard Schlink
Le film : The reader de Stephen Daldry
Félicitations à Aifelle, Dasola, Eeguab et merci à tous ceux qui ont participé sans toutefois trouver les bons titres, l'auteur et le réalisateur.

29 commentaires:

  1. Je l'ai lu il y a plusieurs années mais je n'ai pas ressenti le même enthousiasme que vous - même si c'est un livre de grande qualité.
    Bon dimanche !

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    1. Livre de grande qualité et quant à moi, j'ai été sensible à la gravité des questions que ce livre soulève et à la tristesse qui en émane.

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  2. Il faudra que je le lise un jour. En même temps, je l'ai depuis tellement de temps dans ma PAL et j'ai tellement lu de billets dessus que j'ai l'impression déjà de tout savoir sur ce roman.

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    1. C'est ce que je croyais mais non! Le livre peut toujours être découvert!

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  3. Je connais le film, mais n'ai pas lu le livre, j'aime bcp les citations!

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    1. Il me semble que ces citations rendent bien compte du roman et de ses questionnements.

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  4. un livre et un film que j'ai aimé mais que je n'arrive pas à relire ou à revoir : trop dur

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    1. Oui, c'est vrai, il est très dur. Le film que j'avais vu avant de lire le roman m'avait fait cette impression mais j'ai été tellement touchée par le livre que je n'ai pas regretté cette lecture.

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  5. pas lu le livre, ni vu le film, j'étais très loin dans mes hypothèses

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    1. Et oui, difficile quand on n'a vu ou lu ni l'un ni l'autre! A découvrir, donc!

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  6. j'en ai déjà tant entendu parler .... et jamais lu! Il serait temps!

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    1. Il y a tant de livres qu'il faudrait découvrir! mais oui, c'est vrai, celui-ci en fait partie!

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  7. Je n'ai pas été enthousiasmée, je l'ai lu avec plaisir, mais il m'a manqué beaucoup pour que ce soit un coup de coeur. Je l'ai trouvé notamment assez froid.

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    1. C'est bizarre! je l'ai trouvé tout sauf froid!

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  8. Terrible en effet. J’ai énormément apprécié ce livre pour avoir pu percevoir des idées et des sentiments qui habitent certaines personnes vivant des vies toutes autres que la mienne. Je me sens privilégiée bien sûr en pensant au sort de tant de personnes…
    Je n'aimerais pas voir le film...

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    1. Le film est pourtant très bien et bien interprété.

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  9. Le film m'a laissé un souvenir plus marquant que le livre. Je vais le relire à l'occasion, à la lumière de ton très beau billet. Bonne journée :))

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  10. J'ai vraiment apprécié les deux; ce n'est pas toujours le cas mais pour ce livre, l'adaptation m'a paru bonne.

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  11. Je suis complètement passée à côté de la réponse, pourtant j'ai lu et beaucoup aimé ce roman. J'ai moins apprécié le film, même si les acteurs étaient très bien.

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    1. J'ai aimé le film, il est très bien mais c'est vrai, je crois que j'ai préféré le livre!

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  12. Lu il y a quelques années, et comme pour toi c'était un coup de coeur. Cela fait longtemps que je berce l'idée de le relire d'ailleurs, mais j'ai tant de projets lectures que pour l'instant impossible de loger une relecture ;0) Comme toi aussi j'avais ressenti une tristesse diffuse en le lisant. Le film est très beau également (bon,il faut dire que Kate Winslet est une de mes actrices préférés alors, forcément :0) mais j'ai encore préféré le livre. Bisous Claudia Lucia, bon mercredi

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  13. Moi de même, j'ai apprécié le film et préféré le livre qui me semble plus profond et j'ai ressenti toute l'émotion de cet homme dont la vie a été irrémédiablement gâchée à la fois par son histoire avec Hanna et par son sentiment de culpabilité et de honte envers le passé nazi de son pays..

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  14. J'ai bien aimé que tu montres que le livre provoque un questionnement chez le lecteur : et moi qu'aurais-je fait ? En tout cas, oui, c'est un livre triste... Quant à dire si la vie de Michael a été réussie ou pas... ça dépend des critères ! Il a au moins connu le grand amour une fois dans sa vie ;)

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    1. Oui, un grand amour, c'est vrai, mais je n'avais pas envisagé comme toi que c'était positif dans la mesure où il se retrouve face à la solitude. Il ne peut rien construire même pas dans ses relations avec sa fille et il traîne ce sentiment de culpabilité et de honte toute sa vie.. Les deux plateaux de la balance sont-ils égaux? C'est, en effet, la question que l'on peut se poser. Il se demande d'ailleurs pourquoi lorsque survient un évènement négatif dans un couple cela occulte les moments où l'on a été heureux.

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    2. Oui tout-à-fait. Je suis d'accord, Michael paie cher un moment de bonheur d'une vie en demi-teinte... :(

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  15. Le traitement de la culpabilité est vraiment passionnant. Comme tu le sais, j'ai trouvé le sujet passionnant, le traitement un peu trop froid, même si je suis d'accord, on ressent à quel point cette relation a brisé le héros et sa tristesse. Je peine à vraiment mettre des mots sur ce qui m'a gênée dans le style...

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    1. Un style qui reflète la lutte du héros pour prendre de la distance par rapport à ses sentiments ... mais sans y parvenir vraiment.

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  16. Un très grand livre, une lecture magnifique et un film tout aussi splendide...
    Quel beau billet!
    Bises
    Nad

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