dimanche 16 novembre 2014

L'enfant sauvage de TC Boyle et Mémoire et rapport sur Victor de l'Aveyron de Jean Itard

L'enfant sauvage de TC Boyle le livre de poche  image du film de François Truffaut
L'enfant sauvage de TC Boyle et François Truffaut

Le fait divers


En automne 1797 des chasseurs de l'Aveyron découvrirent dans la forêt un enfant nu, hirsute, sale et famélique, qui semblait insensible au froid et vivait comme une bête sauvage dans les bois, se nourrissant de racines, de baies et de petites proies qu'il mangeait crues. Ils le capturèrent et l'amenèrent au village mais il s'échappa. Il fut à nouveau attrapé en 1799 et confié à plusieurs personnes avant d'être remis au docteur Itard qui cherchera à l'éduquer. Le garçon avait vraisemblablement été abandonné dans la forêt et une cicatrice au cou prouvait que l'on avait cherché à l'égorger. Comme quoi l'histoire du Petit Poucet s'appuyait bien sur la réalité d'une époque où la famine décimait les familles de paysans à la progéniture nombreuse.
 Le premier son que l'enfant parvint à prononcer est le "O " c'est pourquoi le docteur l'appela Victor, voyant qu'il se retournait à ce prénom. Son premier mot est "lait".
Mémoires et rapport sur Victor de l'Aveyron est écrit en 1801 et en 1806 par Jean Itard pour témoigner de son expérience. Cet écrit va permettre de suivre peu à peu toutes les étapes de l'évolution de l'enfant sauvage avec ses moments de régression, de découragement, mais aussi de progrès. Le médecin a représenté pour Victor l'image du père qui éduque mais punit, comme on le voyait à l'époque, sévère et exigeant. C'est madame Guérin, la gouvernante à laquelle il fut confié, qui représente l'amour maternel.

L'enjeu philosophique

Jean jacques Rousseau et  Jean Itard : deux conceptions opposées de la nature de l'homme
Jean Jacques Rousseau

Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses; Tout dégénère entre les mains de l'homme.
 Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes.  (Discours sur l'origine des inégalités entre les hommes)

L'enfant sauvage a passionné les philosophes et scientifiques de l'époque car il pouvait répondre aux débats qui agitaient les savants sur la nature humaine.
L'homme est-il bon à l'état de nature? Pour Jean Jacques Rousseau, tout ce qui est inné chez lui serait perverti par l'acquis, par l'éducation et la société. Au contraire Diderot, dans sa Lettre aux aveugles à l'usage de ceux qui y voient, affirmait que nos idées ne sont pas de l'ordre de l'inné puisqu'ils dépendent de nos sens. Un aveugle n'appréhende pas le monde comme le fait celui qui y voit, il lui faut une éducation s'il recouvre la vue.

Denis Diderot Lettres aux aveugles à l'usage de ceux qui y voient

 L'enfant sauvage  est une démonstration des assertions de Diderot : Victor qui a été éloigné de la société ne parle pas mais émet des sons gutturaux; il n'est pas sourd mais il ne perçoit pas les bruits de la civilisation comme les voix et la musique. Il ne fait pas la différence entre un objet réel et un objet représenté en peinture. Son odorat ne distingue pas les odeurs nauséabondes des autres. De plus, au niveau du toucher, il est insensible au froid de même qu'à la chaleur. Quant à ses idées, elles ne sont au service que de ses besoins primaires : manger et boire. Les expériences menées sur l'enfant sauvage aboutissent à cette évidence : en dehors des caractères biologiques communs, la nature humaine n'existe pas en soi. L'homme sans la civilisation est réduit à l'animalité. Il est donc le produit de son éducation et de son milieu social. Dès lors si l'on admet que la nature humaine n'est pas innée, l'idée d'un dieu créant l'homme à son image est mise à mal.

On comprend pourquoi le sensualisme de Diderot lui valut d'être enfermé à Vincennes; on comprend aussi pourquoi l'abbé Sicard, directeur de l'institut des sourds et muets qui avait pris en charge Victor avant le docteur Itard, préféra voir en lui un dégénéré, un idiot congénital, ce qui réglait tous les problèmes philosophiques et métaphysiques. Mais le mémoire de Jean Itard prouve que l'enfant sauvage est doué d'intelligence, qu'il a pu acquérir des savoirs malgré ses difficultés, mais qu'il a manqué de stimulation et de l'apprentissage en société à une époque cruciale de sa vie, l'enfance. Il y a des retards que l'on ne peut combler.

John Locke : contre les idées innées 

John Locke (1632-1704)

John Locke, philosophe anglais combat  la théorie des idées innées de Descartes. Il pense que l'esprit est une table rase c'est à dire une tablette de cire vierge sur laquelle on écrit.Celui-ci tire ses connaissances de l'expérience qui s'appuie sur les sensations et la réflexion.

Supposons donc qu'au commencement, l'Âme est qu'on appelle une Table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu'elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l'imagination de l'Homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D'où puise-t-elle tous ces matériaux qui font comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? À cela je réponds en un mot, de l'Expérience : c'est le fondement de toutes nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur première origine.  John Locke (Essai philosophique concernant l'Entendement humain.)

Jean Itard et Son Mémoire

Jean Marc Gaspard Itard médecin spécialiste de la surdité et de l'éducation spécialisée, a étudié le cas de Victor l'enfant sauvage
Jean Marc Gaspard Itard
Jean Itard (1774_1838) est médecin à l'institut des sourds et muets quand on lui confie Victor. Gagné aux théories de Locke et de Diderot, il pense que l'homme est un produit culturel, un être construit et non pas inné. Empirique, il va essayer de le démontrer en observant les progrès de l'enfant qui, pour être lents et limités, n'en sont pas moins probants..

Quand on lit  Mémoire et rapport sur Victor de l'Aveyron on est d'abord étonné par la qualité du style. Dans sa préface, le médecin a des accents véritablement pascaliens (le Pascal des deux infinis) mais qui se révèlent un hommage non pas à Dieu mais à la civilisation et à l'influence de la société.

Jeté sur ce globe sans forces physiques et sans idées innées, hors d'état d'obéir par lui-même aux lois constitutionnelles de son organisation, qui l'appellent au premier rang du système des êtres, l'homme ne peut trouver qu'au sein de la société la place éminente qui lui fut marquée dans la nature, et serait, sans la civilisation, un des plus faibles et des moins intelligents des animaux : vérité, sans doute, bien rebattue, mais qu'on n'a point encore rigoureusement démontrée... Les philosophes qui l'ont émise les premiers, ceux qui l'ont ensuite soutenue et propagée, en ont donné pour preuve l'état physique et moral de quelques peuplades errantes, qu'ils ont regardées comme non civilisées parce qu'elles ne l'étaient point à notre manière, et chez lesquelles ils ont été puiser les traits de l'homme dans le pur état de nature. Non, quoi qu'on en dise, ce n'est point là encore qu'il faut le chercher et l'étudier. Dans la horde sauvage la plus vagabonde comme dans la nation d'Europe la plus civilisée, l'homme n'est que ce qu'on le fait être ; nécessairement élevé par ses semblables, il en a contracté les habitudes et les besoins ; ses idées ne sont plus à lui ; il a joui de la plus belle prérogative de son espèce, la susceptibilité de développer son entendement par la force de l'imitation et l'influence de la société.

Les méthodes du docteur Isard

Lenfant sauvage de T.C. Boyle, d'après les mémoires de Jean Itard  et avec François Truffaut dans le rôle de Jean Itard: l'apprentissage de l'alphabet
François Truffaut dans le rôle de Jean Itard : l'apprentissage de l'alphabet
Quant aux méthodes du docteur Itard , il les expose en début de son mémoire :

Sous ce dernier point de vue, sa situation (celle de Victor) devenait un cas purement médical, et dont le traitement appartenait à la médecine morale, à cet art sublime créé en Angleterre par les Willis et les Crichton, et répandu nouvellement en France par les succès et les écrits du professeur Pinel.

Guidé par l'esprit de leur doctrine, bien moins que par leurs préceptes qui ne pouvaient s'adapter à ce cas imprévu, je réduisis à cinq vues principales le traitement moral ou l'éducation du Sauvage de l'Aveyron.

Première vue : L'attacher à la vie sociale, en la lui rendant plus douce que celle qu'il menait alors, et surtout plus analogue à la vie qu'il venait de quitter.

Deuxième vue : Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulants les plus énergiques et quelquefois par les vives affections de l'âme.

Troisième vue: Étendre la sphère de ses idées en lui donnant des besoins nouveaux, et en multipliant ses rapports avec les êtres environnants.

Quatrième vue : Le conduire à l'usage de la parole en déterminant l'exercice de l'imitation par la loi impérieuse de la nécessité.

Cinquième vue : Exercer pendant quelque temps sur les objets de ses besoins physiques les plus simples opérations de l'esprit en déterminant ensuite l'application sur des objets d'instruction.


Et chacune de ses expériences est passionnante et de même ses conclusions que je vous laisse découvrir mais qui aboutissent, vous vous en doutez, à  souligner le rôle de l'éducation de l'enfant dès le plus jeune âge mais aussi à prouver l'importance du développement des sens pour l'acquisition des facultés intellectuelles et morales. On comprend pourquoi cet écrit à servi de base à un film (Truffaut voir Wens) et à plusieurs textes - dont le roman de T.C. Boyle- mais aussi à le médecine, en jetant les bases de la psychiatrie infantile.

L'enfant sauvage de TC Boyle

TC Boyle : écrivain américain, auteur de L'enfant sauvage
TC Boyle
Dans ses remerciements à la fin  de son roman L'enfant sauvage, TC Boyle se dit redevable à deux ouvrages : The wild Boy of Aveyron  de Harlan Lane et The forbidden experiment de Roger Shattuck. Mais il cite aussi le mémoire d'Itard au cours du roman. Tous ces textes ont donc la même source : le rapport d'Itard, remarquable à la fois par le style, la clarté de l'exposition, la précision et la rigueur de l'analyse scientifique, l'intelligence de la déduction.
Le roman est agréable à lire et solidement documenté; Il prend, bien sûr, quelques libertés de romancier avec l'histoire, mais conserve fidèlement la trame, montrant en particulier les différentes étapes expérimentées par Itard. Il se lit avec intérêt surtout si l'on ne connaît pas l'original. Mais ce qui m'a surprise, c'est que l'écrivain se soit contenté de raconter une histoire, certes intéressante, mais sans chercher à en dégager les significations profondes. Il n'a pas mis en valeur le bouleversement que les recherches de Jean Itard constituent dans l'histoire de la pensée et ses répercussions dans le domaine de la philosophie et de la métaphysique. 
Je préfère donc garder pour cet écrivain le souvenir de Water Music, un roman que j'ai beaucoup aimé lors de sa parution.


 Enigme 102

Félicitations à : Aifelle, Asphodèle, Dominique, Eeguab, Dasola, Kathel, Keisha, Miriam, Nathalie, Somaja, Thérèse, Valentyne...  et merci à tou(te)s les participant(e)s.

La réponse est : L'enfant sauvage de Tc Boyle
le film :  L'enfant sauvage de François Truffaut
 l'origine : Mémoire et rapport sur Victor de l'Aveyron par Jean Itard
* on peut trouver le mémoire de Jean Isard sur le net en accès gratuit


Rendez-vous le 29 Novembre, cinquième samedi du mois

8 commentaires:

  1. je ne connaissais pas le livre de Boyle mais tu ne sembles pas très enthousiaste.

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    1. Je l'ai bien aimé mais je connais trop l'histoire; j'ai eu l'impression qu'il n'apportait pas quelque chose de nouveau. Ceci dit si l'on n'a rien lu sur cette histoire il peut être intéressant.

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  2. Vu ce que tu dis, je préfères revoir le film, plutôt que de me lancer dans la lecture de TC Boyle. Il m'avait marquée à sa sortie (le film).

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    1. Attention je n'ai pas dit que le livre était mauvais. Moi aussi le film m'avait marquée à sa sortie.

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  3. Un billet très intéressant , Claudialucia :-)
    Et je note Water Music :-)
    Bonne journée :-)

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    1. Water music... il me faudrait déjà le relire!

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  4. Je n'ai pas vu le film (juste lu Gotlib...) ni lu le livre de Boyle, mais je susi fière d'avoir trouvé tout de suite! ^_^

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  5. Oui, bravo keisha! Ce n'était pas évident! Vois le film, c'est un classique!

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